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We Blew It, critique

Guillaume Blet 0

Des célébrités et des citoyens américains évoquent le souvenir de l’Amérique des années 1960 et 1970, celle de la révolution culturelle et festive, dans un documentaire rythmé, entre autres, par Bob Dylan, Bruce Springsteen et Otis Taylor. Jean-Baptiste Thoret confronte cette ère idyllique à celle d’aujourd’hui pour dresser le portrait d’une Amérique déboussolée. Comment les Américains sont-ils passés de la recrudescence de l’idéalisme et de la révolte juvénile à la montée de la crise économique et sociale ? Qu’est-il arrivé aux convictions et aux rêves de la génération Woodstock en quête d’amour et de paix ? Qu’est-ce qui l’a menée de Easy Rider à la génération de Donald Trump ?

Les Américains des années 1960 et 1970 n’ont pas toujours été bien considérés par Donald Trump, un patron milliardaire excentrique et provocateur, lors de sa campagne électorale qui l’opposait à Hillary Clinton. Assommés par tant d’inepties intellectuelles, médiatiques et politiques sur « l’Américain way of life », les Étatsuniens ont exprimé dans les urnes leur révolte contre la souffrance psychique qui leur est infligée depuis les années 1980. Et Jean-Baptiste Thoret leur donne la parole dans son documentaire choral, où leurs avis contrastent avec l’agitation des deux jeunes motards de Easy Rider.

Né en 1969, et spécialiste du cinéma américain, Jean-Baptiste Thoret sillonne les routes des États-Unis pour comprendre ce qui a conduit les Américains dans une profonde léthargie intellectuelle et sociale. Parmi eux, on trouve aussi bien des célébrités (Bob Rafelson, Charles Burnett, Jerry Schatzberg, Michael Mann et Peter Bogdanovich…) que des citoyens ordinaires. Les uns perçoivent les années 1960 et 1970 comme l’âge d’or hollywoodien, une société simple et vivante, et les autres les voient comme le symbole d’une époque nouvelle. Au milieu des orateurs se distingue Angel Delgadillo, un barbier de 89 ans, qui travaille à Seligman, non loin de l’illustre route 66. Depuis l’ouverture de l’Interstate 40, le 22 septembre 1979, Delgadillo rétorque : « le jour où le monde nous a oubliés », considérant cette autostrade moderne comme le départ de la mondialisation. Le cinéaste vétéran Charles Burnett revient à Watts, un quartier de Los Angeles, pour relater les émeutes de 1992. À cette époque-là, l’immoralité de la loi du marché, l’individualisme acharné, la désorganisation du mode de vie, la lutte des classes et les guerres illégitimes ont semé le chaos, prenant le pas sur les valeurs fraternelles d’antan.

Sobre, mais jamais nostalgique, Jean-Baptiste Thoret rend hommage à la diversité de ses orateurs, ornés des grands espaces somptueux de l’Amérique ancienne, et usés chacun par une décennie de routine. Pour Peter Bogdanovich, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy et de Martin Luther King marque la fin des années 1960 et 1970, le symbole de l’innocence et de liberté. Pour Spike Setwart et Lisa Law, ces années-là marquent le réveil, du moins celles où la simplicité d’un monde festif s’est peu à peu complexifiée jusqu’à devenir inaudible pour un grand nombre d’Étatsuniens. Les États-Unis « sexe, drogues et rock’n’roll » s’en sont allés. Passant de la fête à l’introspection et à l’immense tristesse, cette nation s’est repliée sur elle-même, son peuple sur lui-même.

Le festival Burning Man ne pourra pas remplacer le populaire Woodstock. Le quartier de Needle Park, si cher à Jerry Schatzberg, s’est débarrassé de ses « drogues » douces et euphorisantes, « légalisées » par la police fédérale des années Kennedy, pendant que la route 66 doit se réapproprier son mythe. Les tours Watts Towers sont encadrées par des grillages. Les artistes de Venice Beach n’existent plus à la suite d’un couvre-feu. Les orateurs laissent le spleen s’installer à la place à l’euphorie, cherchant du réconfort que la nouvelle génération ne peut leur donner. Pour Lisa Law, l’incapacité des jeunes à prendre la relève provient de la restriction de ces drogues, dépeintes comme le symbole d’une créativité sans fin. Paul Schrader nous le fait remarquer à travers les films des années 1960 et 1970, proposant des pistes de réflexion sur les affres lumineuses de l’avenir.

Si les interviews des orateurs sont courtes et leurs interventions sont pertinentes, on pourra cependant reprocher à Jean-Baptiste Thoret l’absence d’extraits de films qu’ils mentionnent et la longueur de ses séquences. Sa partition musicale enivrante, quant à elle, compense les rares défauts de son documentaire. Elle représente le meilleur de l’Amérique et elle met en scène Bob Dylan, Bruce Springsteen, Creedence Clearwater Revival, Jefferson Airplane, Led Zeppeli, Otis Taylor, Sam Cooke, Simon and Garfunkel et The Band. La chanson du deuxième auteur, Devils and Dust, analyse la conception de l’éthos collectif des deux générations, et renforce les dires de Paul Schrader.

Bien que We Blew It possède quelques éléments d’un « road-movie », il apparait en réalité comme une analyse réflexive structurée d’interviews pour dénoter une guerre des cultures entre deux générations. Oscillant entre résistance et reconquête, conservateurs et progressistes, les États-Unis parviendront-ils à nouveau à mobiliser l’ensemble de ses citoyens autour de ses valeurs d’antan ? Jean-Baptiste Thoret essaie d’y répondre en filmant – depuis l’arrière d’un véhicule – une route avant de s’en éloigner progressivement et de laisser planer le titre Tell me about the sun (Terry Kath), lors d’une séquence finale poétique et songeuse.

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