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#4 – The Saviour, le portrait cinéphile de Charlotte Roustang – myCinéthèque

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Née à Paris, mais vivant à Berlin, Charlotte Roustang raconte ici l’histoire de Paul, un homme heureux qui a tout réussi dans sa vie : un bébé, une femme, une maison, sa carrière professionnelle. Pourtant, Paul ne l’est pas. Il vit par procuration et ses mensonges l’étouffent. En l’espace d’un jour, Paul va être poursuivi par ses angoisses intérieures. Des angoisses qu’il va fuir de toutes ses forces jusqu’à se retrouver face à une réalité encore plus cruelle de ce qu’il avait imaginé : celle du néant. À travers Paul, Charlotte montre à quel point que le contrôle et le déni peuvent conduire l’être humain à sa perte. Dans le meilleur des cas, elle le mène à une mort sociale discrète et lente. Dans le pire des cas, si la dissonance est violente, elle l’entraîne vers la folie…

Son moyen-métrage The Saviour est pour Charlotte l’histoire d’une vie à laquelle elle a échappé. Bien que passionnée depuis l’enfance par le théâtre et par le cinéma, la voix de la sagesse l’a orientée vers « un parcours du succès ». Diplômée d’une école supérieure de commerce, elle est devenue consultante en stratégie et en système d’information avant de constater qu’elle n’était pas heureuse dans sa vie. Elle démissionne à l’âge de 23 ans de son poste et fait de sa passion son métier : cinéaste, scénariste et productrice à temps plein. Depuis sa reconversion de carrière et son courage à l’assumer, le conditionnement social et la liberté de choix sont devenus ses thèmes de prédilection. Des thèmes qu’elle a notamment abordés dans Paris de Femmes, un documentaire qu’elle a réalisé pour France 3, en 2008.

Guillaume Blet : Vous connaissez bien le thème du conditionnement social et de la liberté de choix. Pourquoi n’avez-vous pas développé davantage ces thèmes dans un long-métrage plutôt que dans un moyen-métrage ?

Charlotte Roustang : Il faut faire des moyens-métrages avant de faire des longs-métrages. C’est la meilleure façon pour apprendre et prouver aux producteurs que nous sommes capables de réaliser un film plus long.

Guillaume Blet : Se lancer dans une quête existentielle n’est pas chose facile à faire à cause des conséquences qu’elle entraîne sur la vie de l’individu, comme l’incompréhension de proches ou de collègues, la perte d’un boulot « soumis » ou encore la possibilité de ne pas retrouver un autre métier ou une formation à sa guise. Doit-on au regard de la crise économique et de la difficulté d’emploi s’enliser dans une vie que nous avons choisie par sécurité ou la changer pour exprimer son bien-être ? C’est une question que se pose Paul, votre personnage, qui s’aperçoit que sa vie ne lui correspond plus, alors qu’il a tout pour être heureux. Et, pourtant, il suffit que son inconscience lui parle : celle d’un inconnu qui l’incite à reconsidérer sa vie. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Charlotte Roustang : Il faut que la conscience s’éveille avant de pouvoir envisager l’éventualité de changer sa vie. Bien souvent, lorsque nous sommes pris dans un tunnel, une mécanique de vie régulée comme une horloge, il nous faut quelqu’un ou quelque chose (ici, un « burnout ») pour que la prise de conscience s’opère en nous.

Il est effectivement difficile de changer notre vie : y parvenir est un luxe par les temps qui courent. Les spirituels ne croient pas qu’il y ait un danger lorsque nous suivons notre instinct. Je peux l’attester pour les avoir écoutés à maintes reprises : la vie nous offre souvent ce que nous en attendons si nous savons exprimer ce que nous souhaitons vraiment. Le problème est plus de bien nous connaître pour savoir ce que nous cherchons et c’est parfois l’objet même d’une vie entière qui est remise en cause.

Plaquer une vie aisée et tenter de se connaître pour être capable de choisir sa vie sont des choses beaucoup plus compliquées à faire pour des gens ayant des enfants ou des difficultés financières. Mais, nous n’avons qu’une seule vie et nous souhaitons avoir le moins de regrets possible à l’issue de notre existence sur Terre.

J’ai déjà fait face à des personnes arrivées à la fin d’une vie « modèle » qui se demandaient « À quoi ma vie toute tracée a-t-elle servie ? ». Contrairement à elles, j’ai préféré faire le choix de vivre une vie précaire qui n’est pas rassurante, mais qui me permet d’être plus épanouie sans être contrainte de me dire : « Pourquoi me suis-je levée ce matin ? ». Je ne dis pas que ce choix est bon, mais de temps à autre, il faut savoir écouter sa petite voix intérieure.

Guillaume Blet : Lorsque nous en parlons à nos amis et à nos relations de notre désir de reprendre notre vie en main, certains ne cherchent pas à nous comprendre et préfèrent nous ignorer. Pour eux, la vie ressemble à ce que leurs aïeux ou ce Paul ont construit avant d’opérer un tel changement : la maison avec des enfants et une épouse. Mais, selon des médecins-psychothérapeutes, les mentalités sociétales ne sont plus les mêmes qu’autrefois et il est important de commencer par savoir si vous êtes heureux dans ce que vous faites afin d’être en adéquation avec ce que vous êtes vraiment. C’est à travers Paul que nous pouvons nous poser une question : « L’avenir est-il un chemin prédéterminé ou est-il une route que nous pouvons édifier sans contrainte ? »

Charlotte Roustang : Il faut oublier les autres et se libérer de son conditionnement sont deux choses les plus difficiles à faire, mais tellement fondamentales à faire pour être comme « une personne vierge » prête à percevoir des choses jamais ressenties auparavant (ou rarement de manière consciente). Il faut être aussi conscient de ce qui nous plait, de ce que nous n’aimons pas, de ce que nous ressentons avant de songer à construire sa (nouvelle) route.

Guillaume Blet : Même si les thèmes de la liberté de choix et du conditionnement social sont vos domaines de prédilection, il n’est pas aisé de raconter son parcours à travers un personnage de fiction et de trouver la méthode pour avancer dans la bonne direction. Certains consultants préfèrent dire qu’il faut que la personne se fixe des objectifs et qu’elle aille faire un bilan de compétences. À ce jour, c’est peut-être exact, mais ce n’est pas suffisant pour réussir puisque notre société préfère les gens diplômés de grandes écoles que de simples universités. Si nous ajoutons à cela le coût onéreux des formations pour nous reconvertir, un changement de carrière peut vite démotiver la personne. Avez-vous eu ce sentiment de découragement lorsque vous vous êtes recentrée sur vous-même pour faire de votre passion un métier, après avoir été diplômée d’une prestigieuse école ?

Charlotte Roustang : Ma reconversion n’a pas été chose facile à réaliser. Que ce soit chez les salariés issus de métiers artistiques ou les soi-disant « artistes », il ne cesse de nous coller des étiquettes dans le dos.

Il m’a fallu 8 ans pour qu’ils arrêtent de me voir comme une personne vouée aux métiers de distributrice ou de productrice, mais comme une réalisatrice et une scénariste à part entière. Ayant le sens des affaires, je n’ai pas hésité à me servir de mon expérience professionnelle pour épauler des copains tout en produisant mes moyens-métrages. J’ai eu plein de choses à raconter et ma vision pour les transmettre à l’écran m’a permise d’acquérir la crédibilité de producteurs et de faire tomber (enfin) cette ancienne casquette (ou étiquette).

Ayant le crédit de ma première école de commerce à rembourser et ne venant pas d’une famille riche, je ne pouvais pas intégrer les bancs de « La Fémis » et repartir vers un parcours long dans le cinéma. Ce qui aurait facilité ma reconversion, comme celui d’avoir plus de contacts et de moyens pour financer mes œuvres.

Mais, pour parvenir à gérer un autre crédit tout en cumulant un loyer et un travail, j’ai suivi un enseignement cinéma plus souple : celui de l’université de Paris 8. Et là, malgré mon investissement personnel, je ne m’en sortais pas financièrement à boucler les fins de mois. J’ai été contraint d’arrêter cette formation diplômante, même si mes professeurs de la faculté croyaient en moi et m’avaient poussée à franchir les portes des maisons de production. Ce que j’ai fait et The Saviour en est la preuve vivante.

Il ne me reste plus qu’à écrire mon premier long-métrage. Une chose qui ne va pas être facile à faire parce qu’il faut trouver le temps d’écrire tout en gagnant sa vie à côté et en remboursant les dettes de The Saviour. Il n’y a pas de secret : quoiqu’il y arrive, tout est une question d’organisation, de temps et de rigueur pour honorer ses factures. Et vivre heureux.

Guillaume Blet : Pensez-vous que les gens vont modifier leur façon de voir notre société en constante évolution lorsqu’ils vont regarder votre film sur Arte et au festival à Berlin ?

Charlotte Roustang : Je ne veux pas être présomptueuse. Je préfère rester modeste parce qu’il s’agit d’un moyen-métrage qui n’a pas la même visibilité et le même impact qu’un long-métrage. Certains films peuvent aider les gens à mieux cerner la société, mais pour que cette idée fonctionne, il faut déjà avoir une certaine prédisposition. Je ne crois pas qu’un long-métrage peut changer des vies. Par contre, il peut faciliter les gens à réfléchir différemment et les lancer dans une quête nouvelle qui était (plus ou moins) enfouie dans un coin de leur tête.

Guillaume Blet : Même si réaliser un film représente un coût non négligeable, avez-vous présenté le vôtre à des distributeurs allemands et français pour élargir son audience ?

Charlotte Roustang : Il n’y a pas vraiment de distributeurs pour faire connaitre un moyen-métrage, comme The Saviour, et il ne me reste plus que les festivals pour étendre son audience. Il a été diffusé dans des festivals allemands, américains et indiens. The Saviour va continuer sa route en se faisant connaitre sur la chaîne franco-allemande Arte et sur la chaîne allemande ZDF.

Guillaume Blet : Quel impact va avoir The Saviour dans les médias et notre société avec ou sans l’aide de distributeurs ?

Charlotte Roustang : Je ne suis pas distributeur et je ne connais pas la réponse. Seul l’avenir le sait. Et, encore. Il y a surtout un facteur chance et d’autres paramètres (communication, marketing, …) qui déterminent le succès d’un film. The Saviour est un peu long pour un court-métrage et sa projection dans des festivals est fortement réduite à cause de sa durée.

Charlotte Roustang

Je termine cet entretien par ce que disait Friedrich Nietzsche : « Deviens ce que tu es ou ce que tu as envie de devenir ». En somme, ce n’est pas parce que tu as travaillé 10 ans dans le commerce ou dans la santé que tu ne peux pas devenir metteur en scène et Charlotte l’a compris. Son courage, sa persévérance et sa volonté sont d’excellentes façons pour réussir sa vie et de s’épanouir dans son travail. La preuve : elle écrira et réalisera son premier long-métrage l’année suivante.

Propos recueillis par Guillaume Blet le 17 avril 2015.

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