Critique : Stronger, un film de David Gordon Green - myCinéthèque Appuyer sur "Entrée" pour passer au contenu

Stronger, critique

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Derrière la caméra délicate de David Gordon Green, auteur de l’attachant Joe, où Nicolas Cage s’était retrouvé après des années d’errance, Jake Gyllenhaal et Tatiana Maslany réalisent un bel exploit. Ils insufflent un brin d’espoir aux personnes handicapées en leur dessinant humblement le chemin de la rédemption sur lequel s’affranchir des conventions avec amour et patience est plus que nécessaire pour recouvrer la confiance en soi et guérir des maux…

Observer Stronger est intéressant, ne serait-ce que parce qu’il ne cherche jamais à s’identifier à d’autres chroniques sur le handicap. Jeff Bauman, qui a perdu ses jambes lors de l’attentat du marathon de Boston, perpétré le 15 avril 2013, refuse d’être le héros souhaité par tant d’Américains. Il n’aspire qu’à retrouver une existence normale, entouré de sa famille, de ses amis d’enfance et… surtout de celle qu’il affectionne gauchement et pour qui il est déterminé à tout pour la reconquérir. Loin des récits inspirés sur la vie de personnes handicapées perçues comme des idoles nationales par le pays, David Gordon Green et son scénariste John Pollano se concentrent sur le parcours d’un homme imparfait qui affecte son invalidité. Montrer cet homme dans ce qu’il a de plus naturel, couplé à ses propres difficultés, contribue au succès d’une oeuvre authentique et poignante.

Labyrinthe de décontraction et de simplicité, Jeff Bauman (Jake Gyllenhaal) essaie de remonter dans l’estime de Erin (Tatiana Maslany). Ce marathon auquel il décide d’assister serait une chance de se racheter. Une ex-petite amie en course, un militant radical dans la foule, une bombe explose, le marquant au dernier degré. En pleine convalescence, Jeff Bauman doit apprendre à faire face – non seulement à son handicap -, mais également aux défauts de l’homme qu’il était avant la tragédie.

Le thème du handicap n’est pas nouveau en soi, inspirant de nombreux producteurs à en parler sous la forme d’un conte de persévérance qui explore le courage de personnes désavantagées à surmonter le traumatisme vécu. David Gordon Green s’appuie sur ce modèle de conte tout en narrant le parcours et ce traumatisme de Jeff Bauman sans en faire un éloge démesuré. Ce dernier est, à l’image de Joe, un homme léger et modeste qui travaille chez Costco, une société américaine de commerce de détail, et qui habite encore avec sa mère Patty (Miranda Richardson). Sa petite amie Erin l’a quitté à trois répétitions, mais ne cesse de se remettre avec lui. Ce fait est digne d’intérêt pour cet homme inconséquent qui ne se rend pas toujours compte de l’affection qu’elle lui porte et des sacrifices qu’elle fait pour le soutenir. Malgré des relations difficiles. Des accès de colère face à sa condition à des instants d’incompréhension envers une aide bienveillante, en passant par des moments d’allégresse et de solitude, un titre honorifique va prendre une tournure aussi inquiétante que réconfortante dans son existence.

David Gordon Green excelle dans la direction artistique quand il se concentre sur Jake Gyllenhaal dans le paysage des médias télévisuels. Dans le même état d’esprit que le jeune boxeur Micky Ward (The Fighter), l’homme handicapé qu’il incarne aime Erin, une femme au caractère sensible et trempé. Cette femme l’aide à s’affranchir de l’influence d’une matrone autoritaire et capricieuse, et de proches envahissants. La ville de Boston demande rapidement à celui qu’elle soutient de brandir le drapeau des États-Unis d’Amérique, lors d’une partie de hockey, et de se rendre chez Oprah Winfrey dont sa « belle-mère » est une grande admiratrice. Prendre des photos avec chaque personne croisée rythme l’éprouvant quotidien du rôle de Jake Gyllenhaal, acclamé par la foule Bostonienne. L’acteur exprime les angoisses internes de Jeff Bauman, sa dépression et son état de stress post-traumatique qui se sont installés après la tragédie du marathon. Personne ne discerne les douleurs, sauf sa camarade Tatiana Maslany. À de multiples fois, l’être invalide qu’il interprète tente de savoir les raisons de son statut héroïque. Pourquoi est-il, parmi les innombrables personnes blessées ce jour-là, perçues de cette façon par la ville de Boston ? À aucun moment ne se manifeste la réponse, nous laissant le soin d’interroger les médias et leur obsession indécente d’être sans cesse à l’affût de tout drame pour le mettre en lumière.

Jake Gyllenhaal dévoile à nouveau son incroyable capacité à composer un rôle déchirant en tout point. Entre l’attentat et ses passages contraignants à l’hôpital, il est irritant et sarcastique autant que le véritable Jeff Bauman. David Gordon Green qui le suit le respecte dans sa totale complétude et dans son intégrité. Le cinéaste, qui évoque épisodiquement la tragédie, préfère se pencher sur les difficultés de son personnage à reconquérir sa vie avec ceux qui l’entourent et avec lui-même. Se dessine sur le visage dudit personnage une fragilité émotionnelle qui le perturbe, d’autant plus préoccupante que les allusions sur sa relation avec sa partenaire Tatiana Maslany demeurent quelquefois confuses.

En fin de compte, Jake Gyllenhaal joue le rôle d’un homme gentil et inconsistant qui aime son ex-petite amie, et qui souffre de son handicap et, plus particulièrement, de sa proximité avec ses proches qui gèrent ses occupations par simplicité. Tatiana Maslany s’est glissée, pour mémoire, dans la peau d’une femme empathique et intransigeante qui décide de se consacrer à cet homme sans tenir compte de leur rapport calme et tendu. Pendant que l’un se pose tout un tas de questions sur ce qu’est devenue son existence, l’autre souhaite le voir évoluer vers une maturité plus assurée et plus distincte du tort causé. Les deux comédiens sont emplis de merveilleux défauts dont personne ne pouvait imaginer qu’ils les surmonteraient avec une sensibilité mutuelle inouïe.

Magnifié par la caméra discrète David Gordon Green, et soutenu brillamment par Jake Gyllenhaal et Tatiana Maslany, un duo alchimique empli d’émotion et d’humanité, Stronger ouvre la voie vers l’égalité des chances et des droits des personnes handicapées. Ce récit sans artifice revient sur le parcours vrai de l’un d’entre eux qui a perdu ses jambes, à la suite de l’attentat, et sur la patience de celle qu’il porte dans son coeur. La relation que Jake Gyllenhaal, jouant cet être invalide, entretient avec Tatiana Maslany, comme partenaire, force le respect par son entraide étonnante et son réalisme à fleur de peau, sublimant la puissance d’une union marquée par ses joies et ses peines. Et les observer en train d’évoluer vers le chemin douloureux de la rédemption ne peut qu’être une définition gracieuse du sentiment amoureux dans ce qu’il a de plus sincère et de plus valeureux.

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