Critique : Place publique, un film d'Agnès Jaoui - myCinéthèque Appuyer sur "Entrée" pour passer au contenu

Place publique, critique

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Avec un regard clairvoyant et effronté qui leur sied à merveille, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri se délectent des mots d’une scène à l’autre, allant jusqu’à décrypter les petits écarts et les grandes incohérences de notre époque actuelle. De la place de l’homme dans une société happée par la modernité à la soif de notoriété, en passant par le rapport conflictuel entre les Parisiens et les provinciaux, les deux auteurs de Cuisine et dépendances n’épargnent personne. Leur nouveau plat pourrait s’avérer aussi savoureux que la philosophie grincheuse de l’un d’entre eux : « Avec l’âge, on devient moins âne, donc plus mature, plus sage, plus vivant »…

Animateur reconnu du monde audiovisuel, Castro (Jean-Pierre Bacri), la soixantaine, tout de noir vêtu jusqu’aux lunettes, est le parfait sosie d’un Thierry Ardisson en mal d’audience. Quelques groupies, un jeune Youtubeur (Mister V) à casquette rouge et ses fans, toujours en quête de « selfies », assurent l’intérim en s’agitant autour de lui. Pour ces jouvenceaux, Castro est l’idole des vieux. Ce n’est pas la pendaison de crémaillère de Nathalie (Léa Drucker), son ex-belle sœur, une productrice parisienne, qui va lui redonner le moral. Ni sa compagne Vanessa (Héléna Noguerra), une actrice en manque de reconnaissance, ni sa fille Nina (Nina Meurisse), une écrivaine incomprise, ni son ex-femme Hélène (Agnès Jaoui), une militante au grand cœur, qu’il retrouve, ne pourront cerner sa crise de la soixantaine. Derrière cette pendaison, en pleine campagne, où tout le monde s’amuse comme si de rien n’était, émerge le bal des apparences. Avec un coup d’œil par-dessus les épaules de leurs convives, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri n’en finissent pas de dérouler le tapis rouge des hypocrisies de l’être humain de nos jours. Ils dénoncent avec un regard assumé, lumineux et provocant l’illusion de la notoriété et dévoilent une image inquiétante de ce qu’il est devenu aujourd’hui. Certains, comme l’idole de la technologie (ici, Mister V et ses groupies), ne souhaitent pas tomber dans l’oubli et choisissent le modernisme par conformisme sans en déterminer les vrais enjeux. Le chauffeur de Castro, Manu (Kévin Azaïs), est insensible, oscillant entre son écran et ses semblables, pendant que d’autres sont sceptiques devant une mondanité qui prend la relève sans prêter attention à l’environnement. Parmi cette mondanité, Sarah Suco et Mister V sont en profond décalage, lors d’une nouvelle rencontre, où se confondent numéro de téléphone et messagerie instantanée.

Fins observateurs de l’air du temps et de nos travers, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, d’une arrogance inouïe, se jouent de leurs invités. Qu’ils rencontrent de jeunes angéliques ou de seniors cyniques, issus d’un monde moderne hautain ou d’un milieu rural humble, les deux auteurs de Cuisine et dépendances osent tout, allant jusqu’à les voir s’affronter à coup de joutes verbales. Derrière chaque acte, chaque âme, chaque parole qu’ils épinglent avec un sens acéré de l’humour et de la contemplation se cache une farce paradoxale aussi absurde que chaleureuse. L’homme actuel, du plus amusant au plus effacé, se moque sans être réellement conscient de ses contradictions lorsqu’au nom du matérialisme il a renoncé à ses idéaux.

Plus caustiques et plus irrévérencieux que jamais, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri posent impunément un regard saumâtre sur notre vie sociale contemporaine pour dézinguer nos comportements incompréhensibles tout en régénérant une ère indémodable et vraie : celle d’Alain Bashung et d’Yves Montand. Les confrontations et les dialogues à l’emporte-pièce qu’ils concoctent pour le plaisir de rire d’une société apparente sont incisifs. Rien ne gâche la bonne humeur qui se dégage d’une pendaison de crémaillère animée, où les âmes égarées, en quête de nostalgie et de sens, pourront guérir des maux opportunistes grâce à des mots soigneusement mis en bouche. Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri finissent par devenir, pour ces âmes perdues, le symbole d’une humanité joyeuse et responsable, lors d’un dénouement jubilatoire.

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