Appuyer sur "Entrée" pour passer au contenu

Permission, critique

0

Parfois, on cherche la vérité de l’amour jusque dans les détails d’une vie ordonnée. Souvent, elle n’est jamais très loin, elle apparait sous nos yeux, mais on ne la voit pas. Dans cette romance réaliste, signée Brian Crano, c’est le cas avec quatre trentenaires confrontés à leurs propres désirs au coeur d’un New York idyllique et lumineux, où l’amour pourrait les faire chavirer vers d’autres horizons inexplorés…

Anna (Rebecca Hall) et Will (Dan Stevens) sont ensemble depuis leur plus tendre enfance et n’ont jamais essayé de nouvelles expériences sexuelles avec d’autres partenaires qu’eux. L’existence qu’ils ont construite est prévisible et routinière, mais certaine. Will est menuisier et Anna est une jeune étudiante récemment diplômée. Tous les deux sont à la fois amis et amants qui partagent tout sans se fâcher ni s’ennuyer, bref, ils sont comblés et épris l’un de l’autre.

Leur dépendance affective peut-elle les rendre heureux ?

À l’occasion de son 30e anniversaire, Anna et Will sortent dîner avec Hale (David Joseph Craig) et Reece (Morgan Spector). Quand les quatre trentenaires se retrouvent au restaurant, la vie sexuelle des deux premiers devient rapidement un sujet de conversation. La question qui leur est posée affecte Reece, quelque peu imbibé d’alcool, qu’il revient sur sa relation avec Hale. Ne pas fréquenter d’autres personnes que celle qu’on aime peut-il être suffisant pour être heureux dans sa vie ? Anna et Will ont-ils manqué quelque chose en dix ans de vie commune ? Se donner la permission de s’affranchir de la fidélité peut-il combler le temps perdu ou consolider les liens d’une union ordinaire ? Cette question idéationnelle pour le moins saugrenue mijote dans les pensées d’Anna et de Will. Elle est loin d’être anodine, mais Anna et Will décident de l’expérimenter, espérant que s’offrir une parenthèse durant un court instant ne pourra que renforcer leur amour. Être capable de converser avec son partenaire sans aucune difficulté est la preuve de la confiance mutuelle et leur ouverture d’esprit se montre comme un réel soulagement pour le spectateur qui les observe. Leur authenticité donne le ton pour la suite de leur aventure aussi insolite que singulière.

Anna est la première à s’avancer dans les bras d’un autre homme et Will acquiesce sans broncher. Lorsqu’elle rencontre Dane (François Arnaud), Anna commence par échanger autour d’un verre avant de passer la nuit à ses côtés. Après ses retours à la maison, Anna s’entretient avec Will et lui évoque sa nouvelle relation sensorielle. L’insécurité de Will est limpide, elle a besoin d’être approfondie et une fissure s’est dorénavant installée dans son couple, même s’ils continuent de partager des moments intimes. Will semble ne pas se soucier de la permission que lui et Anna se sont respectivement accordée l’un envers l’autre. Le regard de Lydia (Gina Gershon), une femme divorcée émérite, pourrait lui donner envie de goûter à différentes saveurs. Au début, Will est incapable de sortir de la routine avec cette Lydia, mais finit par la rejoindre. Il découvre des choses qu’il n’a, jusque-là, jamais connues avec Anna. Sa rencontre avec Lydia est déchirante et expérimentale pendant que celle d’Anna et de Dane est nettement plus subtile et tendre que la sienne. L’homme avec qui Anna s’autorise une parenthèse est un musicien poétique, un romantique dans l’âme et sans réserve, qui s’attache à la jeune femme. Anna est réticente et son échappée semble prendre un tournant dans sa vie, perturbant, à son corps défendant, celle de Will.

La peur n’existe pas, seul le courage de mettre un pied devant l’autre suffit pour vivre.

Au fil d’une escapade éphémère qu’ils se sont accordés pour renforcer leur union, de nouveaux désirs se dévoilent et leur personnalité s’affine au contact de leur amant. Will utilise cette escapade comme un moyen d’oublier la parenthèse d’Anna et Anna la combine pour diluer sa relation avec Dane. Apparaissent une multitude de questions que la plupart des gens vont probablement remettre en cause à un moment donné dans leur existence. La monogamie a-t-elle aujourd’hui encore du sens ? L’amour et la fidélité peuvent-ils perdurer pour les couples qui s’affectionnent depuis des années ? Ausculter des choses inconnues peut-il consolider leur personnalité et renforcer leur amour sans que la modernité des rencontres les détourne de leur raison d’être ?

L’ensemble du casting irradie l’écran par sa justesse, sa sobriété et son élégance. François Arnaud et Gina Gershon stimulent à leur façon le récit éprouvant de leur partenaire. À l’image de leur rôle, le premier évite la complication des sentiments. Tout lui parait authentique et simple. Il est comme un homme qui s’éprend d’une femme. Quant à la deuxième, son désir de connaissance l’anime sans cesse jusqu’à offrir un inhabituel contrepoint à Dan Stevens. L’acteur de Balade entre les tombes – avec qui Gina Gershon s’octroie une parenthèse – donne une performance attentive et vulnérable, pleine d’espoir, même quand son personnage est tendu. Les sentiments de l’homme qu’il incarne se distendent au fil de son excursion à cause de la distance qui le sépare de Rebecca Hall. L’actrice de The Town est aussi fragile que sensible, car la femme qu’elle interprète à ses côtés se bat contre elle-même, incertaine de ce qu’elle veut vraiment. Morgan Spector et Joseph David Craig, quant à eux, sont tous les deux magnétiques. Chacun se met au défi d’être en harmonie les uns avec les autres et leurs relations sont suffisamment détendues qu’elles nous troublent et nous interrogent sur les relations amoureuses de nos jours.

L’itinéraire habituel des couples qu’ils jouent à l’écran pour explorer l’étendue des sentiments est balisé. Aucune surabondance de comédie ne se remarque et cette absence d’exubérance est une véritable force pour l’histoire de ces couples qui se forment sans rien improviser. La certitude que les choses vont évoluer parait évidente, mais personne ne peut imaginer la fin de leur incartade. Peu importe le dénouement, le rôle de Rebecca Hall est l’exemple le plus édifiant de cette incartade. La comédienne entraine ses partenaires par l’amour et la vénération qu’on lui porte pour nous interroger de façon divertissante sur l’intimité, la connaissance de soi, le désir et les réels sentiments.

Dernières pensées sur la permission entre adultes consentants…

Réalisateur et scénariste méconnu du grand public, Brian Crano imagine une étude douce-amère des relations affectueuses pour – non pas se concentrer sur la romance des ses trentenaires -, mais sur son déclin. Bien qu’elle soit parfois cocasse dans les conversations entre Anna et Hale et Reece et Will, cette étude se révèle avant tout saisissante, lors des moments expressifs. Brian Crano y dévoile avec finesse la dépendance de ses couples comme une ouverture à plusieurs sujets concernant l’engagement, l’intimité et le désir. De cette façon, il nous plonge dans la dynamique de relations affectueuses pour nous apporter un regard convaincant et frais sur lesdits sujets. Et la permission d’explorer les sentiments ne peut être demandée qu’après avoir trouvé un équilibre entre ce qu’on ressent et ce qui nous entoure, même si les relations ne sont jamais ce qu’elles prétendent être.

Si vous appréciez ma chronique, ce serait sympa de la partager...