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Pentagon Papers, critique

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Chris Matthews a récemment fait une observation intéressante à propos de l’influence du cinéma ancien sur le XXIe siècle, lors de l’émission Hardball qu’il anime sur la chaine MSNBC. Selon le journaliste politique, certaines oeuvres filmiques qui se sont déroulées dans les années 1970 sont des préfaces de notre époque actuelle. Par exemple, le film de Robert Altman, M.A.S.H., aborde la guerre de Corée avec humour quelque temps avant le départ de l’armée américaine au Viêt Nam. De même, Lincoln évoque le parcours d’Abraham Lincoln et sa détermination à recueillir le soutien de la Chambre des représentants pour abolir l’esclavage, pendant que Barack Obama s’est concentré sur la division du Congrès dans son bureau ovale. Avec Pentagon Papers, Steven Spielberg, fin connaisseur des sujets historiques, revient sur la guerre du Viêt Nam au même moment que des récents événements politiques…

De retour derrière la caméra, après Le Pont des Espions et Le Bon Gros Géant, Steven Spielberg s’intéresse au journal Washington Post qui a publié dans ses colonnes les deux plus gros scandales des États-Unis. La guerre du Viêt Nam et le Watergate se sont soldés, en 1974, par la démission de Richard Nixon. Une implication dans des affaires aussi embarrassantes que celle qui lie Donald Trump aux Russes peut-elle être envisageable de nos jours ? Ce ne serait pas surprenant si Chris Matthews mentionne Pentagon Papers comme un bel exemple d’un drame historique empreint d’une réalité politique sombre. Que le locataire de la Maison-Blanche se nomme Richard Nixon ou Donald Trump, le résultat est souvent le même. Lorsque des journalistes se concentrent sur ce qui semble être un dossier compromettant, l’un comme l’autre les menace de poursuite, malgré la présence du 1er amendement de la Constitution qui garantit, entre autres, la liberté de l’information et de la presse.

Si les enjeux d’un sujet important comme celui des Pentagon Papers et du Watergate sont complexes à cerner, son traitement ne l’est pas suffisamment. Steven Spielberg s’est essentiellement attelé à retranscrire l’ère des années Nixon jusque dans les moindres détails. Des salles de la rédaction – noircies par la fumée des cigarettes – aux anciennes linotypes, en passant par les relations agitées entre reporters et hommes d’influence, rien n’est oublié. Cependant, les informations qui découlent dudit sujet apparaissent au compte-goutte et les acteurs qui les explorent ne les approfondissent ni s’engagent dans une lutte haletante contre leur gouvernement. En d’autres termes, ce récit n’est qu’une représentation simpliste de la façon dont les journalistes agissent typiquement. Les comédiens qui les incarnent à l’écran ne font rien d’autre que d’instruire les lecteurs. Parmi eux, Meryl Streep et Tom Hanks, qui prêtent leurs traits aux responsables du Washington Post, sont les seuls à se distinguer. Ils nous offrent quelques moments de tensions, lors d’entrevues décisives avec des hommes d’influence. L’intrigue de Steven Spielberg n’est pas aussi pantelante que Spotlight, mais reste néanmoins fascinante, en particulier sur le lien indéfectible qu’elle entretient avec des faits politiques réels.

Dès le début du premier acte, Steven Spielberg oppose un homme à des secrétaires à la Défense des années Nixon tout en l’immergeant dans l’univers de la presse. Cet homme, Daniel Ellsberg (Matthew Rhys), un analyste du gouvernement consterné par la guerre du Viêt Nam, vole des documents confidentiels. Des années plus tard, un groupe de reporters s’agitent dans les locaux du Washington Post. Katharine Graham (Meryl Streep) entreprend des conversations avec des investisseurs pour introduire le quotidien dont elle a hérité de son défunt mari, en bourse. Dans un autre étage du Washington Post, Ben Bradlee (Tom Hanks) apprend que le New York Times a divulgué des documents sur la guerre du Viêt Nam. Il demande à un stagiaire d’aller glaner des informations auprès du New York Times sans être certains de l’authenticité des données recueillies. Ce premier acte met en lumière le véritable quotidien de journalistes expérimentés et les pressions politiques qui entravent leur mission d’intérêt public.

S’ensuit le deuxième acte. Le Washington Post se retrouve rapidement dans la même cour que le New York Time. Les milliers de feuilles de ces imprimés dévoilent des faits cachés au sujet de la guerre du Viêt Nam, notamment sur l’intensification des opérations militaires et la maigre probabilité d’une victoire américaine sur le sol asiatique. Cette vérité masquée enrage les Étasuniens qui se posent des questions sur l’utilité des guerres auxquels leur pays se mesure depuis les années Kennedy. L’un des instants-clés du récit est celui où des reporters du Washington Post se rendent chez leur directeur de la rédaction, Ben Bradlee, pour l’aider à replacer les pages de ces documents dans le bon ordre. Cette séquence démontre à quel point la solidarité de journalistes dévoués est essentielle pour garantir – non seulement l’authenticité des travaux de Daniel Ellsberg -, mais aussi et surtout le droit à l’information.

Le troisième acte est le point culminant du récit. La lecture de la dépêche du New York Times a si bien consterné Richard Nixon qu’il les poursuit en justice pour restreindre certaines de leurs facultés. Le Washington Post se rend compte qu’il risque de s’exposer à des sanctions juridiques similaires à celle de leur pair, si la Cour suprême des États-Unis se prononce en faveur du gouvernement de Nixon. Par conséquent, Katharine Graham, soutenue par Ben Bradlee, se retrouve confrontée à une décision difficile. La volonté de publier des documents d’État est intacte dans l’esprit du second, soucieux de sa déontologie, mais demeure quelque peu altérée chez la première. Tiraillée entre ses relations avec des hommes d’influence et son devoir d’informer, Katharine Graham nous met dans un important dilemme éthique et moral : celui de se questionner sur ce qu’on ferait si l’on était dans la même situation qu’elle.

Steven Spielberg dévoile les axes de progression de l’impact émotionnel et intellectuel d’un gouvernement sur des journalistes en quête de vérité. L’auteur de Lincoln nous plonge alors dans leur microcosme et l’oppose à celui d’effroyables politiciens sans approuver ni condamner leurs intérêts. Les acteurs qui les jouent sont captivants, car ils ne se concentrent pas seulement sur la publication de documents sensibles face à la montée des risques financiers et politiques, mais aussi sur les difficultés des femmes à convaincre. Si Katharine Graham apparait de temps à autre désorientée par la tournure d’une affaire scandaleuse, Meryl Streep qui l’interprète réussit à irradier l’écran par sa fermeté, sa pudeur et sa retenue aux côtés d’hommes ambitieux et entreprenants. À l’heure actuelle où Donald Trump entretient des relations troubles avec le monde de Katharine Graham et le régime russe, l’issue de ce drame historique suscite des interrogations sur la liberté comme valeur universelle d’expression. Et l’être humain pourra-t-il (encore) anticiper la réflexion de George Orwell (1984) sur la ruine de l’homme par la confiscation de la pensée et la prolifération du technocratisme ?

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