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Non, critique

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« Si la dépression est reconnue comme une maladie contagieuse, pourquoi la rage de vivre ne le serait-elle pas ? », déclare Ximun Fuchs, l’un des deux auteurs de Non. Dans cette facétie collective, Ximun Fuchs et son cousin Eñaut Castagnet disent non à une délocalisation pour extérioriser un oui à l’histoire d’un ouvrier parti en vrille depuis son licenciement. L’alternance du non et du oui reposerait sur le paradoxe d’une décision patronale absurde : celle de ne plus vouloir jouer dans une société indigne, de jouir d’une liberté éphémère et de vivre sans entrave jusqu’à en mourir de rire…

Pour leur premier passage derrière la caméra, Ximun Fuchs et Eñaut Castagnet, deux membres de la compagnie théâtrale Le Petit Théâtre de Pain, conçoivent une farce sociale à la fois cruelle et tendre en une nuit de colère. Dans cette nuit d’irascibilité, des ouvriers se réunissent pour fêter entre amis leur indemnité de licenciement. Parmi eux, Bruno (Ximun Fuchs) refuse de se soumettre à un contrôle de gendarmerie. Lassé d’un système injuste qu’il ne cesse de subir sans broncher, Bruno décide de partir en vrille. Il déambule, il erre dans les rues, tel un zombie endiablé, pour retrouver une part d’humanité qui lui reste après des mouvements de grève harassants.

Rageusement en phase avec la contestation sociale actuelle, Non, un projet artistique singulier, aborde le thème de la crise de plein fouet et, plus particulièrement, son impact sur la vie d’un ouvrier ordinaire. Au fil des mésaventures du salarié qu’il incarne, Ximun Fuchs constate à quel point la conjoncture peut nuire à l’outil de travail autant qu’aux familles qu’il définit au sein d’une société disparate. La survie ne tient que par cette fragile référence à laquelle on s’identifie facilement : leur gagne-pain. Leur existence difficile, les rapports qu’entretiennent les membres desdites familles et leurs repères sociaux implosent, s’effilochent, allant jusqu’à plonger certaines d’entre elles dans une certaine léthargie et se perdre à jamais. Pour garder un semblant de liens interindividuels, le Bruno qu’il interprète leur ouvre brutalement la voie du dialogue constructif en se faisant arrêter pour conduite en état d’ébriété, lors d’une soirée de lutte arrosée. La coupe est désormais pleine. Il ne soufflera pas dans le ballon, au grand désespoir d’une partenaire (Fafiole Palassio) inquiète de son avenir. Son non est compréhensible. Son refus est le signe d’une colère libératrice et lointaine qui s’oppose à une collectivité odieuse. Grâce à cet antihéros, des hommes et des femmes, des familles entières n’ont plus d’autres alternatives que de s’insurger pour colmater les fissures d’une vie brisée par un plan social. C’est ce qu’ils font, abattant peu à peu les murs qui les distinguent, et désagrégeant les codes sociétaux. Communicative, dévastatrice, furieuse, protestataire et virale, cette colère légitime, ultime rempart de la dignité, emporte tout sur son passage, y compris des gendarmes bafoués en quête de revanche. Le non, prononcé par un Ximun Fuchs qui ne recule devant aucun obstacle, est un cri de désespoir qui sonne comme une rage de vivre, mettant un terme à des mesures sociétales contradictoires, humiliantes et oppressantes. Et, au-delà de cette exaspération, émerge un oui à l’aventure, à la rédemption, à la vengeance, aux flâneries sans but dans les rues, bref à une indépendance éphémère, mais réjouissante.

À l’image du duo Grolandais, Benoît Delépine et Gustave Kervern, Ximun Fuchs et son cousin Eñaut Castagnet imaginent une farce sociale pour se délecter d’une société paradoxale aussi absurde et chaleureuse que la vie qu’on mène. C’est en extrayant un oui à partir d’un non qu’ils compensent l’arrogance des patrons. Et qu’ils dessinent sur notre visage une petite moue jubilatoire et salvatrice.

Crédits vidéo : Aldudarrak BideoDerrière le Hublot, Eny Prod, Irusoin et Le Petit Théâtre de Pain, via Isabelle Buron.

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