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Manchester by the Sea, critique

Guillaume Blet 0

Un des patients de Sigmund Freud, un célèbre neurologue à l’origine de la psychanalyse, lui avait déclaré : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? ». C’est cette phrase qui illustre parfaitement l’histoire du personnage de Casey, frère de Ben Affleck, perturbé par des rêves traumatiques depuis un banal et malheureux incident de la vie de tous les jours…

Lee Chandler (Casey Affleck) est un homme bourru qui porte en lui le poids d’une tragédie passée. Un homme qui a perdu le goût de la vie et qui cherche la bagarre dans des bars sans aucune raison, si ce n’est pour échapper à sa nonchalance ou à sa souffrance psychologique. Mais, lorsqu’un jour son frère Joe Chandler (Kyle Chandler) décède d’une maladie cardiovasculaire, Lee est contraint de revenir à Manchester. De retour dans cette petite ville qu’il a quittée depuis la mort de ses deux filles et où il a grandi avec son frère, Lee se voit imposer la garde de son neveu Patrick (Lucas Hedges) à son grand désespoir.

Au contact de Patrick qui lui fait connaitre du mieux qu’il le peut d’autres personnes bienveillantes, Lee devrait trouver la force de se pardonner pour avoir perdu sa femme Randi (Michelle Williams) et ses deux filles, lors d’un accident de cheminée. Mais, il n’y arrive pas malgré la compassion de ceux qu’il retrouve et ses efforts pour réapprendre à vivre. Lee ne ressent plus rien à l’exception des fantômes de son passé qui resurgissent. Il ne trouve plus de place pour communiquer et partager des choses avec autrui. Ce n’est pas la bonne volonté qui lui manque, mais l’enthousiasme. Lee se veut comme un perdant inconsolable au cœur brisé après avoir renoué le contact avec son entourage, sans résultat.

La clinique du deuil est traitée à travers différentes tragédies de la vie de Lee. D’un passé familial tragique à une actualité neurasthénique, en passant par sa joie de retrouver ses filles dans le salon, ses accès de violence incontrôlée, ses parties de pêche en mer et son incapacité à aimer à nouveau, Lee est un héros compassionnel. Il est un héros qui évolue au sein d’un milieu bleuâtre glacial qui l’étouffe et le rapproche de sa famille.

De son regard de chien battu, mais charmeur, Casey Affleck qui incarne ce dénommé Lee Chandler, joue sur une palette d’émotions tout en utilisant un minimum d’effets pour nous faire voir sa souffrance et ses difficultés d’avancer. Si sa relation est délicate avec Lucas Hedges, elle est toutefois d’une belle sensibilité, de même pour celle qui l’a avec Michelle Williams. D’apparence froide et insouciante, la jeune femme aussi brisée que lui fait preuve d’une grande maturité en lui faisant une révélation pleine de justesse. Lee l’écoute puis compatit, mais il ne parvient pas à exprimer de sentiment à son égard.

Kenneth Lonergan réussit son pari : celui de nous bouleverser sans nous affecter. Probablement parce que nous ne savons pas de quel côté nous placer ou que Lee et Randi ne cherchent ni l’émotion, ni la justification par rapport à ce qui continue de les unir. Loin de toute facilité scénaristique, de toute interprétation faite pour glaner des récompenses et de toute mise en scène ostentatoire, l’histoire de Lee et de Randi déploie un arsenal émotionnel aussi bouleversant et pudique sans jamais tomber dans la mièvrerie et le sentimentalisme graveleux.

Derrière Manchester by the Sea, un mélodrame intimiste et sombre, se cache la volonté de Kenneth Lonergan à vouloir raconter un récit douloureux avec le plus de justesse possible sans jamais chercher à émouvoir la sensibilité de ses deux cœurs brisés sur leur passé commun. Au-delà de la résilience naturelle de ces derniers, les grandes blessures demeurent et façonnent la vie. À l’image de Casey Affleck et de Michelle Williams qui les interprètent, nous nous en remettons, nous trouvons des occupations et des plaisirs, même si la cicatrice renvoie à notre souvenir. La palette est sombre et ces deux cœurs brisés, accompagnés de Joe et de son fils Patrick, nous emmènent dans l’Amérique de la classe moyenne. Une Amérique qui inspire compassion et tendresse tout en nous touchant avec modestie et pudeur.

Si vous appréciez ma chronique, ce serait sympa de la partager...

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