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M, critique

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L’actrice Sara Forestier, qui avait présenté son premier film à la Mostra de Venise, signe un conte d’amour viscéral avec, en toile de fond, deux handicaps. L’héroïne qu’elle incarne derrière sa caméra bégaie, hésite, se cache pour parler, tandis que Redouanne Harjane lui tend inconsciemment la main. Sa rencontre avec la jeune femme éveille en lui de nouvelles émotions, un sentiment de bien-être, mais ébranle aussi ses certitudes, allant jusqu’à afficher d’anciennes blessures. Va-t-il parvenir à voir dans les quelques mots de sa partenaire une force pour guérir des maux ?

Elle parle peu, mais écrit beaucoup. Il est bavard, mais ne sait pas comment lire. C’est sur ce paradoxe communicationnel ou, plus encore, sur son apparente invraisemblance que M prend son sens. Et que l’actrice prometteuse de L’esquive, de Abdellatif Kechiche, nous touche par sa finesse d’esprit, sa justesse de jeu et sa volonté de transformer le handicap (ici, l’illettrisme) en une émouvante histoire d’amour.

Écrit et dirigé par Sara Forestier, M démarre comme un drame sur le pouvoir des mots, évoluant lentement vers une histoire d’amour centrée sur deux handicaps, avant de terminer comme une ode libératrice à l’imperfection. Les personnages sont Lila et Mo, respectivement interprétés par la réalisatrice, elle-même, et le musicien humoriste Redouanne Harjane. Marquée par la disparition d’une mère (Djura), Lila est affligée d’un bégaiement débilitant depuis l’enfance, la rendant muette. Gênant en petit comité, lors d’une émouvante scène d’ouverture, son marmonnage transforme son intervention publique en une terrible séance de torture. Quand elle croise par hasard à un arrêt de bus le regard de Mo, qui n’a jamais appris à écrire et à lire, Lila sort de son silence, même si sa main lui couvre de temps à autre la bouche. Tous les deux tombent amoureux. Si Lila prend confiance en elle à ses côtés, Mo, quant à lui, se montre comme une âme taciturne, s’adonnant à ses traditionnelles courses de voitures. On connait cependant le problème de Mo. Devant ses difficultés à interpréter les messages que la jeune femme lui rédige, Mo ne cesse de lui cacher son handicap, l’encourant à poursuivre ses études, au détriment de sa propre personne.

Avec la contribution de Guillaume Schiffman, le directeur de la photographie de The Artist, Sara Forestier évoque un univers immense aux mille caractères, celui de la rencontre fortuite entre deux handicaps qu’elle sublime. Sa narration se distingue par un style tranquille et une grande simplicité de composition, préférant des instants intimes et des regards subtils à un environnement étranger. Sara Forestier est une femme douce et fragile. Redouanne Harjane se révèle comme une personne impulsive et virile. Sara Forestier et Redouanne Harjane s’opposent en tout point, mais forment un couple incroyablement crédible lorsque le minois innocent du premier croise le visage abimé du second. En quelques clins d’œil communicatifs, les deux acteurs passent de l’insécurité à l’agression, de la tendresse au désir, et vice-versa. Le rapport de proximité qu’entretient Sara Forestier avec ses partenaires est évident. Elle les aime profondément, y compris la gracieuse Liv Andren qui prête ses traits à Soraya, la soeur cadette de Lila aussi désobéissante que sauvage, en manque d’affection paternelle.

Se dessine une émouvante ode à l’imperfection autour d’une Sara Forestier qui joue avec les expressions de son visage pour vénérer le bonheur de deux écorchés vifs, taraudés par un fort sentiment de conscience et de culpabilité, en quête de rédemption. Sara Forestier et ses pairs, en particulier Redouanne Harjane, se donnent beaucoup d’amour, malgré les travers qui les fragilisent et qui les fortifient tant sur l’aspect physique que sur le plan mental. Et, au-delà de ces imperfections, Sara Forestier au regard vertueux nous dévoile la puissance du handicap : celle de s’aimer en quelques mots au cœur d’une société quasi insensible aux maux.

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