Critique : Liaisons à New-York, un film de Marc Webb - myCinéthèque Appuyer sur "Entrée" pour passer au contenu

Liaisons à New York, critique

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C’est dur, mais vrai : les années 1960 et Le Lauréat (de Mike Nichols) ne se reproduiront jamais. Bien qu’elle soit un clin d’oeil à cette comédie romantique emblématique dont la musique de Simon and Garfunkel l’a immortalisée, l’oeuvre de Mark Webb évoque les mêmes thèmes que celles de Woody Allen. L’infidélité, la dépression, le désir, les flâneries, les relations amoureuses quasi impossibles et les remises en question sont le reflet du quotidien d’un jeune homme éperdu qui cherche sa voie dans un New York contemporain et disparate. Au fil de ses pensées et de ses pérégrinations, il entre en contact avec une femme plus mature que lui et cette rencontre fortuite pourrait bien ébranler ses certitudes, allant jusqu’à le faire grandir à l’âge adulte…

Le dispositif narratif repose essentiellement sur la cohabitation entre un jeune homme égaré et un auteur désabusé qui s’inspire de son existence telle qu’elle se déroule en temps réel. Thomas (Callum Turner), la vingtaine d’années, cherche sans cesse sa voix, partagé entre ses pensées et ses proches. S’il affectionne l’écriture, l’observation et la méditation, le jeune homme traine son spleen dans les rues de New York tout en éprouvant la douleur de vivre avant de rejoindre la maison d’édition de son paternel (Pierce Brosnan). Ses rapports avec ses parents sont compliqués, d’autant plus que son père qualifie son travail de romancier comme étant acceptable et que sa mère est une dépressive bipolaire. Le seul réconfort qu’il puisse trouver est dans l’amour qu’il porte à Mimi (Kiersey Clemons). En dépit de la nuit qu’elle a passée à ses côtés, la jeune femme ne peut lui offrir qu’une union platonique. Thomas ressent une certaine amertume à l’égard de sa vie morne, où s’entrecroisent sa famille dysfonctionnelle ainsi que des relations singulières avec sa meilleure amie et cet auteur désabusé (Jeff Bridges).

Chaque jour, Thomas remarque la présence de l’écrivain, W.F., assis dans l’escalier de leur résidence, seul, en train de lui donner des conseils sur sa vie. Même s’il essaie de l’éviter et de ne pas l’écouter, le jeune homme finit étonnamment par lui partager ses appréhensions, ses réflexions et ses rêves jusque dans les moindres détails. W.F. devient vite son mentor. Au fil de ses entrevues avec W.F. se brise sa perception d’un monde innocent et sémillant et se dessine une sphère mensongère et terne, où l’homme moderne ne cesse de jouer sur les faux-semblants pour vivre. Dans l’ombre de son paternel, il décide de suivre sa maitresse, Johanna (Kate Beckinsale), pour la connaitre, tant et si bien qu’il se met, lui aussi, à la fréquenter. Thomas découvre qu’il n’est pas ce qu’il pensait être derrière chaque relation qu’il entreprend à New York. Bienvenue à l’âge adulte.

D’un jeune homme en quête d’amour et de sens à des discussions sans fin, en passant par des amitiés et des relations uniques, Marc Webb emprunte le style de narration d’un Woody Allen intrigant et mélancolique. Son récit dépend de la fantaisie d’un New York contemporain, chargée d’angoisse. Platonique et sensible, Thomas se révèle comme un adulte sympathique, dont la fragilité émotionnelle n’est autre que le résultat de l’éducation supérieure de son paternel, d’une famille dysfonctionnelle et de ses peurs de grandir dans un monde adulte inconstant. Être témoin de l’éveil du jeune homme – choqué par la façon légère dont ses proches interagissent avec la sphère réelle -, laisse une agréable sensation de fraicheur et de vitalité. Ce qui se produit est loin d’être aussi important pour Thomas que la manière dont son entourage réagit à son changement de personnalité et à sa relation avec l’énigmatique W.F.. Une envie masculine primitive découle de la perte d’innocence du jeune homme et son père, parti à la découverte de son infidélité, exerce une forte pression sur lui. Alors que l’univers émotionnel de Thomas et de ses parents craque, W.F. l’écoute puis continue de le conseiller, tel un ancien narrateur omniscient qui semble façonner son récit qu’on suit. Quand W.F. clôt son ouvrage, ce récit se termine, lui aussi, avec, en fin de page, une révélation pour le moins déconcertante de la part de ce discret mentor.

Élégamment mis en scène par Marc Webb, et interprété avec finesse et justesse par un casting stellaire, cette oeuvre se révèle être une peinture d’une vie new yorkaise privilégiée aussi bouillonnante que mélancolique. L’auteur de (500) jours ensemble et de Mary nous donne l’impression d’être à la place de Thomas fasciné par la chaleur, la lumière et les références artistiques de l’âge d’or sans l’être complètement. Entre amours, poursuites, réceptions, secrets et trahisons, New York l’intéresse, même s’il demeure de temps à autre déconnecté des personnes croisées et de leurs sentiments. L’imaginaire de la grosse pomme qui se dessine dans les pensées du jeune homme affiche l’ambivalence de la nostalgie. Cette ambivalence tient au fait que le retour à l’innocence renvoie au départ de l’âge adulte et traduit un effroi devant l’idée de côtoyer le New York qu’il n’a pas imaginé. Cette quasi-nostalgie est précieuse, les mémoires d’un écrivain le sont aussi et Thomas solitaire vit au rythme d’un New York désespéré, avec une partition musicale (ici, celle de Rob Simonsen) évocatrice d’une rare intensité.

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