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Les Salauds, critique

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Film d’auteur particulier présenté au festival de Cannes qui sort dans les salles cet été, Les Salauds se retrouve noyé dans la masse des gros blockbusters américains, quelque part entre Pacific Rim et Wolverine. Pari osé pour ce long-métrage qui, paraît-il, aurait jeté un froid en projection sur la croisette. Si les oeuvres de Claire Denis ont toujours fait bonne figure devant la presse, avec Les Salauds, ce fut une autre histoire. Celle d’une famille troublante qui laisse dubitatif…

Commandant d’un navire, Marco Silvestri doit rentrer d’urgence à Paris. Sa sœur, Sandra ne va pas bien : son mari s’est suicidé, son entreprise est en faillite et sa fille unique est à la dérive. Sandra désigne le coupable : l’homme d’affaires Edouard Laporte, auquel son défunt mari a emprunté beaucoup d’argent. Marco loue alors un appartement dans l’immeuble où Laporte a installé sa maîtresse et leur fils. Mais Marco n’avait pas prévu les secrets de Sandra, qui le feront chavirer jusqu’au point de non retour.

Depuis ses premiers films, Chocolat et J’ai pas sommeil, Claire Denis n’a jamais perdu de cette audace dans son scénario et sa mise en scène, audace qui la positionne en OVNI du cinéma français. Ses productions sont toujours aussi charnelles, les corps parlent plus que les dialogues. Et sa construction narrative, à la limite de l’incompréhensible, mêle présent et passé d’un récit hermétique et troublant.

La cinéaste ouvre son film sur de belles et violentes images qui impriment fortement la rétine du spectateur : un dirigeant d’entreprise (Laurent Grévill) regarde longuement à la fenêtre de son usine en faillite tandis qu’une averse lessive les trottoirs parisiens. Claire Denis enchaîne et filme la souffrance d’une adolescente dévêtue qui déambule tardivement dans les rues de la capitale, du sang entre les jambes. Avec ces deux premiers plans marquants, la réalisatrice montre la détresse de deux êtres, l’un au bord du précipice ; l’autre victime d’abus sexuels.

La suite pourrait ressembler à celle d’un polar, avec ses codes et sa logique. Mais dans Les Salauds, Claire Denis évite la linéarité pour faire apparaître de nombreuses zones d’ombres. Ce qui compte vraiment pour la cinéaste, ce n’est pas la résolution de l’intrigue, souvent confuse et elliptique, mais le climat oppressant, profondément mystérieux, que celle-ci suscite. Un univers particulier se construit autour de sombres appartements, d’une musique lancinante, de comédiens qui jouent avec leur corps et une caméra en mouvement perpétuel. Vincent Lindon, fidèle à lui-même, est impressionnant de rigueur. Chiara Mastroianni et Michel Subor sont troublants. En ne permettant aucune empathie pour ses personnages, la cinéaste ne peut s’empêcher d’élaborer un long-métrage très glauque, qui va crescendo et s’appuie sur les retours en arrière pour mieux brouiller les pistes.

Les Salauds s’apparente alors à un puzzle, dont les morceaux ne seront recollés qu’à la fin. Et encore, cela supposerait que le spectateur puisse récupérer tous les fragments de cette histoire de famille. La scène finale, extrêmement dérangeante et malsaine, est probablement la cause des réactions mitigées lors de la projection cannoise. Cela ne l’empêche pas d’être également percutante. Claire Denis réalise un film d’une noirceur totale, pas forcément agréable à voir, mais qui a le mérite de prouver que les salauds ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Et de ne laisser personne indifférent.

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