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Le Grand jeu, critique

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Dire simplement que Molly Bloom a mené une vie intéressante serait tout à fait un euphémisme. À l’esprit vif, intrépide, motivée et persuasive, la jeune femme a grandi dans une famille aisée, où son père l’a entrainée, elle et ses frères, à toujours surfer plus loin que les autres. Le sport, en particulier le ski olympique, était sa vocation première pour réussir dans la vie, mais un accident a écourté son rêve et l’a plongée dans un monde nouveau. Après avoir scénarisé The Social Network, Le Stratège et Steve Jobs, Aaron Sorkin porte à l’écran le récit de cette Molly Bloom qui s’est vite imposée envers la gent masculine la plus douée du poker. Jusqu’où son ascension dans un univers viril pourra-t-elle aller ?

Connu pour sa nature prolixe et son dialogue approfondi, Aaron Sorkin s’inspire librement de l’ouvrage de Molly Bloom, une princesse de poker, pour narrer son histoire, aussi chaotique que passionnante, marquée par l’intransigeance de son père. Après s’être guérie d’une blessure au dos qui a basculé viscéralement sa vie, Molly Bloom (Jessica Chastain) s’est vue contrainte de reconsidérer ses plans de carrière. Elle décide de reprendre ses études et de s’envoler pour Los Angeles. Là-bas, elle s’y installe et se met à travailler comme barmaid pour financer sa formation de droit. Un agent immobilier, Dean Keith (Jeremy Strong), subjugué par son charme et son énergie, lui propose d’être son assistante dans une entreprise de poker privée. Molly Bloom, quelque peu intriguée par cette offre, l’accepte tout en conservant son emploi de serveuse. À ses côtés, elle s’immisce dans l’univers du poker masculin à haut risque, où s’entrecroisent des célébrités d’Hollywood et des hommes d’affaires issus de tous milieux. Molly Bloom apprend tant et si bien de son mentor qu’elle se lance, elle aussi, dans ce type de business. Elle organise ses parties de poker dans un hôtel luxueux de Los Angeles et de New York. Déterminée à régner dans un monde viril qui l’a relayée au second plan pendant son enfance, Molly Bloom s’efforce d’être fidèle à ses principes moraux et de rester honnête pour réussir sa vie d’entrepreneuse. Mais son succès insolent lui jouera quelques mauvais tours, notamment avec des clients envieux et la police fédérale qui l’accuse d’avoir mené des activités illicites. Charlie Jaffey (Idris Elba), un ténor du barreau droit, parviendra-t-il à convaincre le juge pour disculper Molly Bloom et la discerner de ses camarades ?

Là où le courtier Jordan Belfort cultivait son arrogance et son charisme pour amadouer et tromper ses cibles, même lorsqu’il avait tort, dans Le Loup de Wall Street, Molly Bloom essaie distinctement de se réhabiliter sans jamais fuir ses responsabilités. Coiffée comme Veronica Lake, habillée dans des tenues provocatrices, les seins moulés dans de vertigineux décolletés, et juchée sur de hauts talons, Jessica Chastain qui la joue est de tous les plans. À chaque apparition, elle est calmement dominatrice, follement séduisante et magistralement impériale. Qu’elle tienne tête à Idris Elba, un avocat intègre, ou vole la vedette à la gent masculine, Jessica Chastain ne laisse rien paraître au hasard. Elle incarne un parfait mélange d’empathie, d’intelligence, de beauté, de courage, de détermination et de froideur. C’est en l’utilisant adroitement qu’elle garde ses distances et une ligne de conduite décente. N’affichant ni sa supériorité, ni ses craintes face à des partenaires ambitieux et entreprenants, Jessica Chastain compatit parfois avec ceux qui s’égarent, se montre souvent intransigeante avec d’autres en quête de pouvoir. À l’image d’une Julia Roberts, aussi élégante que pugnace, dans Erin Brockovich, seule contre tous, Jessica Chastain participe, à son tour, à l’évolution des moeurs en assumant intelligemment un rôle majeur, même si l’inévitable ne peut être écarté.

Grâce à l’ouvrage de Molly Bloom, le scénariste Aaron Sorkin endosse ici la casquette de réalisateur derrière la caméra. Des conversations à bâtons rompus à des joutes verbales d’une folle intensité, en passant par d’incessants allers-retours temporels qu’il orchestre sans jamais nous perdre devant une partie de poker, Aaron Sorkin possède une vertu rare. Il parie sur l’intelligence de son héroïne qui nous amène une réflexion pertinente sur la réussite de l’insertion des femmes dans un monde masculin. Se dessine un univers dont certains n’hésitent pas à profiter de leur position confortable, de leur notoriété et des règles du jeu pour séduire leurs cibles, en particulier celles qui préfèrent la constance et la ténacité à l’abus de pouvoir. Si cette héroïne a enfreint des lois américaines pour mener à bien une vie un brin tumultueuse, elle assume pleinement les actions qu’elle a faites pour rétablir l’équité hommes-femmes, et non pour anéantir la vie d’hommes volontaires et fortunés. Contrairement à Jordan Belfort, et de nos jours, peu de gens seraient capables d’en faire autant et de garder une certaine élégance face à ce qu’on lui reproche.

D’une ascension fulgurante dans un milieu cérébral à une chute vertigineuse, en passant par la rédemption d’une idole déchue, Jessica Chastain nous démontre à quel point la finesse d’esprit et le sang-froid sont la quintessence de la réussite sociale. Aaron Sorkin qui l’observe livre un drame biographique fascinant, où l’intelligence l’emporte sur l’héritage et l’intégrité. La comédienne révèle, quant à elle, une héroïne, aussi fragile que forte, qui mène une vie comme une partie de poker, souvent au bluff, et qui pose un regard critique sur la politique d’équité des sexes aux États-Unis.

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