Appuyer sur "Entrée" pour passer au contenu

La Loi du marché, critique

Guillaume Blet 0

Avec le nom « loi » écrit en rouge sur l’affiche de son film, Stéphane Brizé réalise un pamphlet sociétal, où s’opposent capitalisme et humanisme dans le monde cruel du travail. La pression exercée sur les salariés, le chantage des patrons, les licenciements et les délocalisations, entraînant handicap et pauvreté, sont autant de choses qui reflètent la décadence d’une démocratie injuste. Cette loi du marché est une façon de soutenir la cause de nombreuses âmes blasées, dégoûtées et méprisées par un système capitaliste malintentionné…

Parfois, le sort s’acharne sur certains d’entre nous. C’est le cas de Thierry (Vincent Lindon), la cinquantaine, qui s’est retrouvé enlisé dans la spirale infernale du chômage depuis un licenciement abusif. Il préfère tourner la page plutôt que de laisser éclater sa colère et de suivre ses ex-collègues syndiqués en quête de justice. Marié à Karine (Karine De Mirbeck) et père d’un adolescent handicapé (Matthieu Schaller), Thierry est plus que déterminé à se réinsérer dans la vie active. Même si sa recherche d’emploi s’accompagne d’entretiens d’embauche humiliants, de propositions inappropriées et de réunions théoriquement inutiles. Devant cette misère qui l’entoure, Thierry ne baisse à aucun moment les bras. Il force le respect par sa détermination presque insolente à mener une recherche salutaire. Constance, courage, persévérance et volonté sont les forces de Thierry. Rien ne semble l’atteindre, l’effrayer, même pas un poste de vigile dans un supermarché.

S’il fallait définir La Loi du marché que Thierry défie jusque dans les recoins d’une intrigue soutenue, ce serait celle du darwiniste. Stéphane Brizé se contente de le suivre, lui et son entourage, le plus réellement qui soit, et de montrer ses réactions face à l’adversité du monde du travail. Stéphane Brizé ne juge pas leurs actions, leurs révoltes et leurs sentiments. C’est toujours avec objectivité qui les observe du haut de son épaule. De cette manière, et en confrontant la reprise d’activité salutaire de Thierry au monde du travail, il identifie un conflit de valeurs et nous pose une question : peut-on accepter tout ce qu’un patron attend de nous, au détriment de notre morale ?

Le monde dans lequel évolue Thierry ne connaît ni l’empathie ni la compassion. Qu’il s’agisse d’un acheteur qui ne tient pas ses engagements ou des patrons qui profitent d’un handicap, chacun des salariés applique sa fiche de poste sans s’attendrir. Unis face à l’adversité muette et sourde, Thierry et sa femme gèrent difficilement l’attitude inflexible d’une société écoeurante. Jusqu’à ce qu’ils découvrent une réalité absurde : celle où l’homme est contraint d’appliquer une loi du marché absurde pour surmonter ses mauvaises passes. Devenir aussi intransigeant avec sa banquière qu’avec un acheteur potentiel, ne plus faire de cadeaux et ne plus s’apitoyer sur le sort des plus démunis sont les seules choses qui restent à l’homme pour survivre. Et lorsque Vincent Lindon, incarnant un Thierry essoufflé, s’extirpe d’un système indigne, il n’oublie pas de partager de joyeux instants de vie avec sa famille. La complicité entre un parent et son fils handicapé ou le cours de danse entre deux parents est la preuve d’un amour, pudique et sobre, et on l’aurait parié : les gens heureux n’ont pas besoin d’histoire pour exister. Ils se contentent de peu pour être heureux, même si l’environnement extérieur leur est hostile.

Tourné sans artifices ni comédiens célèbres, Stéphane Brizé nous plonge au sein même du récit de Thierry, un homme révolté et fatigué par un système abject. La Loi du marché devient peu à peu la loi de la jungle, où le capitalisme le pousse, lui et ses comparses, jusqu’au point de non-retour, et où personne ne s’en sort indemne. Que Thierry ou l’un d’entre eux supporte à son corps défendant l’injustice sociale, le capitalisme ne fait pas de différence. Il est inutile de juger les attitudes de ces âmes éreintées, car on est tous les jouets d’une société capitaliste répugnante qui met notre bonne morale à rude épreuve. Et, au-delà d’un final révoltant, Stéphane Brizé nous fait réfléchir sur cette question alarmante : peut-on vivre avec son prochain sans porter atteinte à sa dignité ?

Si vous appréciez ma chronique, ce serait sympa de la partager...

Défiler vers le haut