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La Fille inconnue, critique

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Après Deux jours, une nuit, où ils avaient dépeint le monde du travail comme un monde âpre et violent, Jean-Pierre et Luc Dardenne confrontent un médecin à ses responsabilités. Et montrent à quel point il est difficile de faire éclater la vérité sans enfreindre le secret médical…

Jean-Pierre et Luc Dardenne pourraient se reposer sur leurs lauriers, mais ce n’est pas ce qu’ils comptent faire. Héritiers contemporains du néoréalisme, ils sont toujours en quête d’un cinéma réel et sensoriel : un cinéma capable de présenter le quotidien en l’état. En s’appuyant sur la proximité des acteurs à connaitre le réel, les deux frères continuent à romancer la « vraie vie » tout en portant un regard humain et pragmatique sur notre société contemporaine.

Au coeur du récit de La Fille Inconnue, il y a Jenny (Adèle Haenel), une jeune médecin austère, qui déclare à son élève (Olivier Bonnaud), un étudiant en quatrième année de médecine : « vous devez contrôler vos émotions lorsque vous voulez faire un diagnostic précis sur un patient ». Si le regard gris familier était devenu une parabole humaniste pour un médecin, il dévoilerait sa pleine responsabilité face aux patients qu’il soigne. Jean-Pierre et Luc Dardenne étudient à travers le décès de l’un d’entre eux  le mécanisme des relations entre un médecin soucieux de son éthique et lui-même. Ce processus d’osmose permet aux deux frères d’avoir une vision humaine et précise du monde qui souffre inexorablement d’une infection de l’âme et d’une surcharge de travail, causées par l’absence d’aide des pouvoirs publics et un manque de médecins dans les zones rurales.

Face à ce constat alarmant, le propos le plus édifiant est la déclaration du médecin des frères Dardenne : « Elle serait encore en vie, si je lui avais ouvert la porte de mon cabinet ». Ce propos souligne la fatigue d’un médecin, devant l’invertie des pouvoirs publics, qui ne peut guère se réconcilier avec l’idée que « sa patiente » sera inhumée sans que personne connaisse son identité. Sur le point de terminer son congé de remplacement, Jenny est obsédée par l’image de cette « patiente » à qui elle aurait dû ouvrir la porte. Sa décision fugace prend une dimension personnelle lorsque le corps de ladite « patiente » est retrouvé sans vie sur la berge de la Meuse, non loin de son cabinet. Quand Jenny est interrogée par des enquêteurs qui essaient d’identifier la défunte, elle est rongée par un sentiment de culpabilité et décide de mener sa petite enquête, déclenchée par les crises d’angoisse d’un mystérieux garçon (Louka Minnella). Cette enquête fait avancer Jenny à tâtons. Jusqu’à ce qu’elle croise le déni et le malaise de certaines âmes hostiles. Mais sa détermination pourrait bien être plus forte que ce qu’elle imagine pour les affronter et découvrir la vérité sans enfreindre le secret médical.

En s’intéressant de près à Jenny, pleinement investie dans son enquête et son travail de médecin, Jean-Pierre et Luc Dardenne mettent en avant l’absence de communication, caractérisée par l’inertie des pouvoirs publics, la sonnerie incessante des sonnettes du cabinet et la volonté instinctive de sécurité de certaines âmes qui minent la fermeté des liens établis entre eux et leur médecin. Le seul remède à leur mal-être psychique qui les étouffe depuis le décès de la défunte est d’endormir leur attention. Jenny leur prescrit cette solution pour que cet étrange garçon et d’autres finissent par voir la réalité en face.

Être coupable ou témoin de choses que nous ne souhaitons pas révéler par crainte de représailles est une maladie qui se soigne par la prise de conscience et la reconnaissance de sa responsabilité. C’est le problème de certaines âmes, souffrant du symptôme de la couardise, qui posent cette question : « Pourquoi devrions-nous assumer nos actes si elle est morte ? » Jenny leur répond en toute franchise : « Pour qu’elle ne vienne plus hanter notre esprit ». Une réponse qui ne laisse personne indifférent dans le dernier film des frères Dardenne à la fois juste et sans concession.

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