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La Fille de Brest, critique

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Après La Tête haute qui a remporté deux César, Emmanuelle Bercot raconte dans La Fille de Brest comment une pneumologue s’est attaquée à un médicament qui a fait des ravages et tué des victimes innocentes. Entre la pneumologue et le laboratoire Servier, responsable du Mediator, les relations sont houleuses et tous les coups sont permis pour les deux parties. Qui des deux va gagner ?

Emmanuelle Bercot ne remet plus en cause l’intégrité de la justice, mais celle de la pharmacologie et des pouvoirs publics dans son nouveau film adapté du livre d’Irène Frachon (Mediator, 150 mg : Combien de morts ?), un chef-d’œuvre thriller médical à la fois haletant et passionnant.

Depuis les années 1950, Servier est spécialisé dans le domaine de la cardiologie, de la diabétologie, de la ménopause et de la neurologie. Et pourtant, lorsqu’Irène Frachon (Sidse Babett Knudsen) constate des problèmes pulmonaires chez ses patients aux prises avec un des médicaments de Servier, elle avertit son chef de service Antoine Le Bihan (Benoît Magimel). Ce dernier lui conseille de recouper les données de ses patients avec celles de ses confrères cardiologues avant de les faire remonter à l’Agence nationale de sécurité du médicament (ex-Afssaps) et au comité médical de l’hôpital, par le biais de fiches de pharmacovigilance.

Pendant qu’elle essaye de faire le lien entre le Mediator et ses patients, Irène Frachon continue de les guérir malgré les problèmes pulmonaires qu’elle diagnostique à chacune des consultations. Un jour, elle leur fait passer des échographies cardiaques et des tests d’efforts chez des confrères cardiologues de l’hôpital de Brest. Les résultats sont accablants : ses patients souffrent de problèmes de valvulopathie. D’autres problèmes qui entrainent chez ses patients des difficultés respiratoires en lien avec un manque d’oxygénation du sang et une défaillance des valves du myocarde. Après les tests, Frachon fait des analyses sanguines à ses patients et elle finit par trouver dans leur sang la présence de la molécule chimique du Mediator.

Emmanuelle Bercot dresse ici le portrait d’Irène Frachon : une femme consciencieuse, courageuse, dynamique et tenace qui est parvenue à faire le lien entre le Mediator et ses patients, malgré les pressions. Ce qui devait être de simples analyses pour diagnostiquer et traiter des patients à risque se transforme en un terrible combat « médico-judiciaire » contre Servier. Mais, lorsqu’en 2009, elle renforce ses travaux en insistant sur le nombre de victimes du Mediator, la justice lui donne (enfin) raison. Servier est contraint de retirer le médicament du marché français. Irène Frachon doit cette première victoire à son courage d’avoir alerté l’opinion publique pour dénoncer les effets nocifs du Mediator, par le biais d’un roman et de ses travaux qu’elle a publiés chez un éditeur (Gustave Kervern) et d’une journaliste déterminée (Lara Neumann).

À l’image de l’équipe Spotlight, elle aussi seule contre tous, Irène Frachon ne faiblit à aucun moment dans la bataille l’opposant à Servier et aux pouvoirs publics. Avec le soutien indéfectible de son époux (Patrick Ligardes), de ses enfants et des personnes susmentionnées, Frachon a une telle rage de vaincre qu’elle va encore plus loin en demandant à cette même justice d’enclencher une seconde procédure : celle d’indemniser les victimes du Mediator. À travers le parcours d’Irène Frachon et de son combat intense contre les pouvoirs publics, Emmanuelle Bercot met en lumière des conflits d’intérêts et des pressions auxquelles sont soumis les médecins autour d’une question : un médecin doit-il amener ses patients vers le chemin de la guérison ou les guider vers le chemin de la mortification pour satisfaire l’argent et la gloire des laboratoires ?

En lien avec ces derniers, l’Assurance Maladie aurait mieux géré l’affaire du Mediator, si elle avait su écouter les médecins et optimiser ses procédures de pharmacovigilance. La responsabilité de cette affaire ne réside pas dans la réactivité tardive de Servier, mais aussi dans l’incapacité de l’Assurance Maladie à soutenir les médecins dans la recherche médicale. Il n’est pas nécessairement utile de faire la chasse aux laboratoires. Ce n’est pas parce que l’un d’entre eux a eu un problème avec un médicament que ses autres produits sont mauvais. Les médicaments ont tous des effets secondaires et le comportement à adopter est de faire confiance à son médecin qui connait nos antécédents. Ce sont souvent leurs expériences qui font la différence, loin de celles de l’Assurance Maladie qui alourdit les protocoles de pharmacovigilance tout en réduisant les crédits de la recherche (l’INSERM).

Emmanuelle Bercot dénonce donc l’inertie de l’Assurance Maladie qui aurait dû effectuer une expertise « médico-judiciaire » sur cette affaire de santé publique qu’est le Mediator sans nuire à la pneumologue. Irène Frachon reste à ce jour très investie dans son métier et soucieuse de l’éthique médicale. D’un professionnalisme et d’un sang-froid exemplaires, Bercot lui rend hommage, de même pour Sidse Babett Knudsen qui l’incarne à l’écran. Pour Emmanuelle Bercot, il ne lui reste plus qu’à espérer que l’Assurance Maladie et les pouvoirs publics comprennent que la santé n’aura jamais de prix avant qu’une bombe à retardement sanitaire ne lui explose en pleine face.

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