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Juste la fin du monde, critique

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Dans la cinématographie de Xavier Dolan se distingue cette volonté inébranlable de nous faire passer des larmes au rire, ainsi que son goût avéré pour les oeuvres sensorielles et des musiques éclectiques, qui joue un rôle important dans la vie de ses personnages. Après Mommy, l’auteur québécois, qui adapte la pièce de théâtre du dramaturge Jean-Luc Lagarce, orchestre la rencontre houleuse entre un écrivain et ses proches pour dévoiler la complexité des liens familiaux indéfectibles et leurs impacts nuisibles s’ils ne sont pas cultivés…

Au sens littéral du terme, la fin du monde réside en l’instant où tout disparait. Le soleil s’obscurcit et une météorite bouillante débarque du ciel pour nous consumer, de même pour les blocs de glace et les océans qui fondent à cause du réchauffement climatique. Or, ce n’est qu’une définition symbolique et ce n’est pas la réalité de l’être humain. Cette fin du monde se trouve dans l’apparition d’un drame personnel qui l’affecte, allant jusqu’à rejoindre ses proches avant que le temps s’arrête.

Louis (Gaspard Ulliel), un célèbre auteur de théâtre, entre dans la catégorie de ces hommes aussi abstraits qu’une planète. Après de violentes mésententes, il a rompu avec sa belle sœur (Marion Cotillard), sa mère hystérique (Nathalie Baye), sa frangine (Léa Seydoux) et son frère ainé (Vincent Cassel). Très loin d’eux, Louis a malgré tout exprimé quelques pensées affectueuses pour ses proches en leur adressant des mots sur des cartes postales.

Douze années se sont déroulées, Louis les retrouve pour leur annoncer une importante nouvelle. Il déclenche sans tarder l’incompréhension d’une matrone qui voit en lui l’absence de son père décédé, la colère d’un grand frère, ainsi que la joie d’une belle sœur fragile et d’une frangine bienveillante, lors d’un déjeuner dominical. Au cours de ce banquet doux-amer, trouver les mots n’est pas toujours facile pour justifier sa rentrée. Se manifestent souvent des bruits perçants et des silences assourdissants. Les criailleries du frère ainé et de la mère aux passés sombres masquent quelque peu les conversations de Louis. Cette longue escapade se fait ressentir tant au niveau de la vie de la matrone et du grand frère que dans leurs visages burinés. Les seuls à s’intéresser à Louis sont les deux autres femmes qui voient dans ce retour une occasion pour l’apprivoiser. Au fil des échanges, ces deux femmes étouffent sans le savoir de la présence des deux hurleurs. La place qu’ils occupent se montre si décisive dans la maison que Louis suffoque à son tour. Ce n’est qu’au dessert où le romancier exprime ses pensées malgré les regards furtifs du frère ainé. Louis ne s’arrête pas dans son élan, laissant ses mémoires agiter sa bouche. Sa grâce et sa sincérité émeuvent sa mère et sa belle soeur jusqu’à ce qu’une horloge lui indique l’heure de départ.

Faire revenir un personnage auprès des siens pour leur transmettre un message après une séparation douloureuse incarne excellemment la marque de fabrique de Xavier Dolan. Avec cette nouvelle oeuvre émotionnelle, il nous touche à nouveau avec, comme toujours, un brin de folie et de pudeur. Il dérange les esprits, le retour de Louis s’inscrit dans un court laps de temps, où l’agitation des mots compense celle d’une famille disloquée qui matérialise une fratrie analogue à la nôtre. Parmi nos proches se trouvent un frère égoïste et paranoïaque, une mère affectueuse et nerveuse, ainsi qu’une sœur révoltée et troublée. Dans une tribu surgit aussi un Louis en mal d’amour qui exprime difficilement le moindre sentiment. Cette absence de parole constitue le mal de notre XXIe siècle, révélant une douleur puissante autant qu’un syndrome sans remède. La maladie semble infiniment plus compatissante pour l’être humain qui doit recouvrer l’enthousiaste pendant un instant succinct. Transparaît un moment qui sonne juste avant la fin du monde et qui prend toute sa valeur dans l’oeuvre psychoaffective de Xavier Dolan. Et, au-delà du retour inespéré de Louis, se profile une expérience hystérique et surhumaine, immatérielle et viscérale, inexplicable et subjective pour une famille dysfonctionnelle en proie aux pires inquiétudes d’un des siens en quête d’une nouvelle lourde de sens.

Après Mommy, un formidable ascenseur émotionnel, Xavier Dolan use de la métaphore pour composer une œuvre affective et sensorielle qui devrait, espérons-le, nous faire gagner en tolérance et recouvrer la confiance de l’autre.

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