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Jeune Femme, critique

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Léonor Serraille dévoile un premier long-métrage prometteur : une tragi-comédie animée, mettant en scène une effarante Laetitia Dosch et ses mésaventures dans un Paris à la fois âpre et lumineux…

« J’étais tout pour toi et je ne suis plus rien maintenant », lâche Paula (Laetitia Dosch) au médecin qui l’a prise en charge après avoir brisé la porte de l’appartement de son compagnon, Joachim (Grégoire Monsaingeon), un célèbre photographe de mode. Face à ce médecin de garde, la jeune femme lui narre sa vie de manière décousue et fiévreuse qu’elle apparaît aussi agitée que désespérée. Avant de s’envoler pour le Mexique, Paula se souvient d’avoir partagé son existence avec ce reporter d’images qui a l’air ne plus rien ressentir à son égard depuis son retour à Paris. À l’âge de 31 ans, la porte de la dolce vita lui claque en pleine face et Paula se retrouve vite dans une situation pénible. Elle se trouve livrée à elle-même au sein d’une capitale presque inconnue et la possibilité de se rapprocher de sa famille est improbable. Néanmoins, Paula se montre comme une femme exubérante, droite et sociale qui demeure quelque peu désagréable, lors de ses rencontres improvisées. La langue acérée, elle n’est pas entièrement dépourvue de ressources. Ses mésaventures tragi-comiques constituent une riche source, soulevant tout un tas de questions mentales. Que sont devenus ses parents ? Pourquoi ne peuvent-ils plus la revoir ? Peuvent-ils moralement délaisser leur fille unique ? Comment s’est-elle retrouvée dans une position inconfortable, d’autant plus que son mode de vie parait être aux antipodes de celui des siens ? Peut-on réellement croire qu’ils vivent sur la même planète que leur progéniture ?

En plus d’une étourdissante performance de Laetitia Dosch, l’un des grands mérites de ce film qu’elle porte littéralement sur ses épaules est son excellent scénario. Écrit par Léonor Serraille, il fourmille de petits détails, apportant humour et légèreté à des situations critiques qui auraient pu tomber dans le mélodrame. Entre le chat qui l’escorte, son culot absolu avec laquelle elle répond à une pseudo-amie et le travail de nourrice pour lequel elle est inexpérimentée, sa comédienne parcourt toutes ces tribulations sans jamais renoncer, faisant fondre la glace d’un Paris rogue. D’une assurance sans faille, et du haut de ses tenues colorées, elle ment parfois pour exister, souvent trébuche au contact d’hommes lubriques (« je n’ai jamais aimé dormir seul ») et de connaissances hautement répréhensibles qu’elle croise par-ci, par-là. Ce n’est qu’après avoir traversé ses mésaventures à leurs côtés qu’elle découvre à quel point ses camarades sont détachées les unes des autres et sont isolées autant qu’elle.

C’est ici un conte de fantaisie sur fond de tragi-comédie, où l’on ne peut s’empêcher de penser que Léonor Serraille raconte le parcours d’une femme seule et émotionnellement atteinte par le rejet. Sur le point de tomber dans la pauvreté (à un moment, elle est contrainte de vendre ses bijoux à un Cash Converters), cette femme essaie, malgré des réserves, de garder le cap. D’abord, elle met à rude épreuve la relation avec sa mère (je ne veux plus te revoir, ni ici, ni dans la rue, ni à la maison) avant de trouver finalement un travail dans une boutique de lingerie.

Avec le portrait de cette femme un peu farouche, tombée du ciel, qui est arrivée à un âge charnière et qui est en décalage avec les conventions actuelles (« on n’achète rien d’autre que des bonbons, des lasagnes surgelées et du poisson rouge », se plaint la mère d’une fillette dont elle s’occupe), Léonor Serraille parvient à mélanger plusieurs genres différents avec justesse et sobriété. Elle nous fait sourire lorsqu’on aurait pu pleurer tout en gardant une distance respectueuse avec son héroïne. Et, au-delà de la vie de Laetitia Dosch qui l’incarne, se tient un commentaire social sur l’immigration, l’insertion professionnelle et la solitude dans une grande mégalopole.

Mélange subtil de réalisme et de sensibilité, Léonor Serraille confronte l’être humain de nos jours au thème de l’abandon dans les espaces urbains, de l’occupation, du chômage et du drame domestique. À l’image d’une Frances Ha loyale, sociale et véhémente, Laetitia Dosch signe une interprétation digne d’intérêt et nous convainc dans des situations critiques, où celle qu’elle joue éveille notre compréhension, même si elle se révèle de temps à autre désagréable. C’est en fin de compte le portrait tragi-comique d’une femme qui, malgré les bassesses d’une ville âpre et les difficultés à vivre, avance à sa manière, allant jusqu’à chercher sa place dans la société et dans la structure familiale. Ce n’est pas une tâche accessible pour cette jeune femme, car la collectivité semble avoir plus de problèmes que de solutions en matière de compassion ou de réinsertion.

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