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Jalouse, critique

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Ils sont frères. David Foenkinos est un auteur de romans à succès et Stéphane Foenkinos est directeur de casting. Il semblerait que leurs goûts cinématographiques soient aux antipodes et leur rare différence ne les a pas empêchés de tourner à quatre mains La Délicatesse. David et Stéphane Foenkinos savent à quel point l’écriture et le choix de l’héroïne sont déterminants pour garantir la réussite d’une comédie. Servi par des dialogues succulents et une narration sans fausse note, leur nouvelle collaboration pourrait être une saynète amusante, douce et piquante, dominée par Karin Viard qui se délecterait d’un rôle à l’autre…

Au premier abord, Karin Viard, la cinquantaine bien sentie, est Nathalie, une femme pleine de fougue. Divorcée de Jean-Pierre (Thibault de Montalembert), elle est une mère d’une adorable adolescente, Mathilde (Dara Tombroff), qui vient d’être majeure. Professeure de lettre en khâgne au sein d’un lycée parisien, Nathalie est épanouie. Pourtant, son célibat lui pèse lourdement, elle voit en Mathilde une concurrente potentielle. Elle supporte de moins en moins Isabelle (Marie-Julie Baup), la compagne de son ex-mari, qu’elle juge à tort. L’ambition et l’arrivée inopinée de sa nouvelle collègue, Mélanie (Anaïs Demoustier), l’exaspèrent et la fragilisent. Le bonheur conjugal de ses meilleurs amis, Sébastien (Bruno Todeschini) et Sophie (Anne Dorval), l’offense.

Tantôt charmante et odieuse, tantôt complexe et contradictoire, Nathalie est à coup sûr au bord de la crise de nerfs, entrainant ses partenaires dans une aventure aigre-douce qui se révèle être un regard perçant sur le visage de l’homme : mesquin et noble. Derrière cette péripétie se cache une Nathalie fragile et sensible, pleinement consciente de ses excès et impuissante lorsqu’elle manifeste sa peine avec exubérance. À l’aide de son abattage acéré et à ses répliques fouillées, Karin Viard rend plausible l’attitude d’une cinquantenaire poussée à bout. L’existence de son personnage se transforme comme s’il s’agissait d’une démence sénile, d’une relation délicate entre mère et fille, où émergent d’un côté la grâce et une promesse d’avenir en face d’une étape de vie construite et stoïque, de l’autre.

Devant une peur d’être relayée au second plan, l’héroïne des frères Foenkinos ne trouve pas mieux à faire que d’être envieuse du bonheur et de la réussite de son entourage. D’un air condescendant, elle fait parfois sourire, souvent inquiète. La façon dont son existence bascule peu à peu de la sympathie à l’antipathie dévoile un « burn-out » dont personne ne cherche à cerner le mal-être de Nathalie. Ses paroles dépassent la pensée, allant jusqu’à influencer les actes de ses contacts et atteindre un point de non-retour. Le désespoir risible apparait comme un dysfonctionnement psychologique et un objet de pitié. L’audace de leur comédienne principale qui l’incarne ne rend le pont entre ces deux objets que plus intime et réaliste.

Les yeux écarquillés, on est concernés, on est vite happés par le quotidien d’une femme angoissée que les frères Foenkinos dépeignent de bout en bout. Ce portrait est criant de vérité, il est fascinant à contempler chez cette femme qui demeure attendrissante malgré sa conduite excessive. L’intérêt porté à ses étudiants et les liens fraternels noués avec une dame au bord d’une piscine sont autant de preuves touchantes qu’elle reste une belle personne derrière ce masque de jalousie malvenue. Autour de Karin Viard qui l’interprète gravitent de seconds rôles, séparés de toute caricature, qui sont bien dessinés. Anne Dorval, en amie dépassée, mais indulgente et fidèle, et Marie-Julie Baup, loin d’être aussi idiote qu’elle l’imagine, ne manquent pas de talent pour lui donner la réplique, lors de situations douces-amères.

Cela dit, on est conquis par l’histoire de l’héroïne si proche de la nôtre et de notre comportement hétéroclite que l’on a souvent bien du mal à comprendre soi-même. Dans sa peau, Karin Viard est une nouvelle fois fabuleuse et naturelle. Elle rayonne de ses gestes, de ses paroles, comme de tout son corps. Et, au-delà de sa capacité à osciller entre impulsivité et retenue, se dessine alors le portrait d’une femme éprouvée et maladroite qui s’est égarée à un moment difficile de sa vie et qui va autant nous faire sourire que nous émouvoir. Son vécu donne matière à réflexion sur la manière dont on peut traiter nos relations maladives sans cerner les raisons de leur mal-être.

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