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En Guerre, critique

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« Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà tout perdu », tel est le début d’un long et haletant conflit collectif, initié par Bertolt Brecht, auteur dramatique allemand, et emporté par une mise en scène réaliste et nerveuse de Stéphane Brizé…

Les problèmes financiers d’une entreprise automobile, tel Perrin Industrie, ont poussé les dirigeants à trouver un accord avec les délégués syndicaux. Résulte de cet accord une diminution de gain pour le millier d’employés pendant, au moins, cinq ans avant de réévaluer la situation de l’industrie. Mais le tribunal de commerce décide d’acquiescer la demande des patrons deux ans après le règlement amiable, laissant 1 100 salariés dans la rue. C’est le point de départ du dernier combat social de Stéphane Brizé, En Guerre, avec, comme fil conducteur, les différentes réactions des représentants syndicaux déterminés à maintenir ce qui, de droit, leur appartenait.

S’ensuit un dialogue tranché et véhément entre Laurent (Vincent Lindon), délégué syndical, et Monsieur Borderie (Jacques Borderie), un des dirigeants de Perrin Industrie. Laurent lui expose distinctement sa position face à la situation pénible dans laquelle lui et ses collègues se trouvent : soit le respect de l’accord est assuré, soit la grève est maintenue, paralysant la production et le stock de marchandise. À partir de cet instant-là, les discussions se gèlent entre patrons et syndicats. Et se déroule, sous nos yeux critiques, une succession de scènes, où volent en éclat colères et mésententes, excuses absurdes et promesses non tenues qui distillent un climat de grandes gênes, tel qu’on en voit dans les entreprises de nos jours.

Stéphane Brizé, qui suit énergiquement Vincent Lindon, Mélanie Rover et les autres syndicalistes, Bruno Bourthol, Olivier Lemaire et Sébastien Vamelle, dans leur quête, nous transmet, de plein fouet, ce climat d’agitation pour nous interroger sur le sens réel du travail. Beaucoup d’entre nous, employés du privé comme du public, connaissent cette situation délétère. Avoir une existence suspendue à un fil à cause d’une mauvaise gestion ou de coups bas constants est une véritable injustice amorale, d’autant plus qu’elle n’est pas sans conséquence sur la vie du salarié. Devant une entreprise en difficulté, la perte d’une activité rime souvent avec traumatisme psychologique. Elle débouche sur la souffrance de nombreuses âmes incomprises. Le chaos, qui s’agite autour de Perrin Industrie et du Medef, provoque leur mort sociale. À l’écran, s’installe tour à tour un besoin de communiquer une rage de vivre et un sentiment diffus de vide face à une puissante machine économique, lors de confrontations révélatrices d’un désintérêt malaisant du gouvernement.

De nombreux points de vue et souhaits divergent d’un combat accaparant et les employés naviguent dans les eaux troubles de leurs existences, s’éloignant peu à peu de ce qu’ils ont de plus cher à leurs yeux. Ceux qui les représentent ne finissent pas par être d’accord, laissant éclater toute forme d’actions incompréhensibles, et sapant toute opportunité de former un groupe fort et uni devant un patronat inflexible. Même si Vincent Lindon, tel un leader alerte, charismatique et engagé, essaie de les ramener sur le chemin de la convergence d’idées et de la raison, les esprits s’échauffent. Et, au-delà de la demande croissante en énergie des efforts qu’ils déploient pour préserver leurs droits, se dessinent sur leurs visages des cernes d’inquiétude, de fatigue et de stress que leurs familles (qu’ils voient peu) ne compensent nullement. Les salariés sont plus que divisés et seuls malgré la présence indéniable de Vincent Lindon. Certains cherchent à conserver leur emploi dans l’entreprise défaillante. D’autres se penchent sur l’aspect positif d’un combat perdu pour négocier leur indemnité, pendant que le patronat, qui lutte d’en haut avec un air cynique, utilise la froideur du monde capitaliste pour les affaiblir.

Bien que le propos de l’oeuvre de Stéphane Brizé soit sans concession, personne ne pourra rester stoïque envers cette froide vision du monde, où l’utopie de David cède malheureusement et souvent sa place à la réalité de Goliath. En regard de l’augmentation permanente d’actes véhéments et de la difficulté à se faire entendre dans ce type de combat, cette vision est certes inconfortable, mais assurément humaine, intense et salutaire pour Vincent Lindon. Avec le soutien indéfectible de son comédien principal, Stéphane Brizé nous montre tous de cette loi du marché qui entraine un conflit des classes insensé et tranché jusqu’aux derniers soubresauts déchirants. Découle d’un final marquant une profonde remise en question de notre comportement, car on ne pourra pas réinstaurer la liberté d’entreprendre, l’égalité des chances et la fraternité sans avoir rassemblé nos âmes, nos discours et nos forces. Sans alliance et sans meneur persuasif, on ne pourra que plonger dans un abîme de violence, laissant un système capitaliste nous voler nos idéaux et nous empêchant de nous échapper d’un combat collectif insupportable.

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