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Champions, critique

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« Des inégalités ne cesseront d’exister », résume sans fausse note l’un des membres d’une association sportive pour personnes déficientes. Marco, un entraineur de basket-ball professionnel, est chargé à contrecœur de le former avec ses partenaires sur le terrain. Entre des difficultés à s’adapter aux changements dans le cours de ses habitudes et celle de ces personnes qui tournent tout en dérision pour s’émanciper, la vie sociale pourrait ne plus jamais être celle qu’il avait connue avant son petit accroc…

De nos jours, la normativité est surestimée. Est-elle mal interprétée ou incomprise dans une société intransigeante, comme la nôtre, où apparaissent deux classes sociales : handicap et normalité ? Qu’est-ce qui les distingue ? Marco (Javier Gutiérrez), entraineur adjoint d’une équipe de basket-ball, se considère, de lui-même, comme une personne standard, mais loin de là. Il est retourné vivre chez sa mère Amparo (Luisa Gavasa) par crainte de ne pas correctement assumer ses responsabilités. Que ce soit dans sa vie de couple ou dans son travail, Marco se braque à la moindre friction, regardant toute remarque comme une attaque individuelle, et échappant à sa femme et à ses collègues parce qu’il a une peur galopante de grandir. La fuite comme mécanisme ultime de défense contre l’angoisse se met en place dans son esprit. L’entraineur qu’il est est naturel autant que le groupe d’adultes, nés avec une déficience intellectuelle et physique, qu’il doit former sur ordre d’une juge d’instruction sensible. La façon dont Marco les aborde sur le terrain montre à quel point son exaspération et son impatience de terminer sa mission font peine à voir face à ce qu’ils peuvent ressentir. Les handicapés apparaissent comme des êtres humains heureux et libres qui n’ont besoin de personne pour se prendre en main. Qu’ils exercent une activité déplaisante ou qu’ils se déplacent en transport en commun, ils ne se plaignent pas ! Mieux encore, ils s’accrochent à la vie comme elle passe, toujours avec béatitude et humour, et se dessine sur leurs visages une petite moue salvatrice malgré les affres de l’indifférence ou du ridicule. Contrairement à Marco, leur entraineur caractériel et cynique, ils ne se détournent pas de la réalité sociale qui l’entoure.

Après les aventures de ses deux superhéros décalés, Mortadel et Filemón, Javier Fesser revient, cette fois-ci, à une réalité collective à la fois délicate et sensible au coeur d’une Espagne loin d’être parfaite en ce qui concerne les personnes désavantagées. Cette comédie sociale ne prétend pas seulement nous faire verser des larmes de joie. Mais nous ouvre l’esprit lorsque se réunissent un entraineur cavalier et un groupe d’adultes déficients autour d’un enchainement de cafouillages désopilants qu’ils provoquent pour rire d’une normalité sociétale absurde et chaleureuse. Se dresse devant notre regard ébahi un portrait émotionnel de notre propre handicap. Face à notre lacune de ne pas distinguer capacité et invalidité, nous ressentons autant de gênes que ces adultes, si ce n’est plus quand nous découvrons au fil des matchs réjouissants leur profonde empathie pour les autres. L’inversion des principes de la compétition sportive, refusée par les handicapés qui préfèrent le plaisir de jouer à celui de gagner, en est la preuve réelle. Leur rencontre avec les équipes adverses est un moment fort et symbolique, soulignant ce qu’ils avaient rétorqué, lors d’un des entrainements avec Javier Gutiérrez : « vous possédez un handicap que vous semblez ignorer et nous allons vous aider à le prendre en considération dans votre vie ».

Nous rions, malgré tout, de bon coeur des situations d’imbroglio cocasses, provoquées par un groupe d’adultes déficient qui s’assument, sans avoir le sentiment que nous nous moquons du handicap. Les épreuves difficiles qu’ils franchissent avec bravoure et humour se révèlent être un parfait tremplin pour Javier Gutiérrez face au destin d’un entraineur défaitiste et passif qui l’incarne derrière la caméra bienveillante de Javier Fesser. Le handicap n’est en fin de compte pas celui que nous imaginons depuis des siècles. Il ne rime pas avec difformité, mais avec une volonté intrépide de regarder l’échec comme une victoire du dialogue social.

Quels qu’ils soient, les vrais champions de cette comédie chaleureuse ne peuvent qu’être ceux qui participent à la dynamique culturelle et sportive en faveur d’une société inclusive. Javier Gutiérrez et ses joueurs, qui le comprennent au fil d’une compétition marquante, évoquent la différence dans ce qu’elle a de plus délicat, drôle et sensible. Ils nous ouvrent même la voie du dialogue social sur laquelle nous devrions plus souvent méditer ensemble. Et cette esquisse d’une contribution à la définition de l’insertion – sur laquelle ils ont travaillé en dépit des préjugés – est un formidable exploit, empli d’espoir et d’humanité, qui, souhaitons-le, transformera le handicap en avantage.

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