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Au revoir là-haut, critique

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Personne d’autre ne pouvait concevoir une oeuvre historique excentrique que le singulier Albert Dupontel. La mort et la façon dont elle est perçue par l’homme suggèrent une vision pessimiste de la Grande Guerre. Or, elles ne le sont pas, car Dupontel à l’imagination éternelle démontre qu’une guerre peut avoir une dimension extravagamment respectueuse. Après avoir vécu une guerre la plus atroce et la plus insensée du XXe siècle, les personnages de cette oeuvre ont été tellement submergés par la mort qu’elle ne les effraie plus. Certains décident d’en tirer profit pendant que d’autres cultivent la créativité en guise de brutalité… 

Quelques jours avant l’Armistice de 1918, deux soldats liés par un pacte civil de solidarité font connaissance dans les tranchées puis deviennent amis. Lorsque la guerre s’achève, tous les deux décident d’orchestrer une arnaque pour le moins douteuse. En pleine période folle des années 1920, ce concept incroyablement absurde mélange légèreté et gravité tout en regorgeant d’idées lourdes de sens. Elles illustrent des moments touchants et souvent tragiques de la société française d’après-guerre.

Après que le lieutenant Pradelle (Laurent Lafitte) a ordonné un assaut la veille de l’Armistice, Édouard Péricourt (Nahuel Pérez Biscayart), un brillant dessinateur issu d’une riche famille, a perdu sa mâchoire. Devant la peur de revoir sa soeur (Émilie Dequenne) et son père (Niels Arestrup) avec un visage défiguré, Édouard demande à son compatriote Albert Maillard (Albert Dupontel) d’échanger son corps avec celui d’un défunt tombé sous les balles de l’ennemi. Albert, quelque peu hésitant, s’exécute et les deux amis emménagent à Paris dans un loft délabré. Autrefois comptable, Albert est prêt à tout pour obtenir n’importe quel type de travail. Qu’il soit humiliant ou pas, Albert veut reprendre du boulot pendant qu’Édouard, alimenté par son désir créatif et soigné à la morphine, fabrique des masques élaborés et se lie d’amitié avec Louise (Héloïse Balster). Vaincu par la cruauté de son ancien lieutenant et le cynisme de son père, Édouard concocte un plan rocambolesque, celui de concevoir et de vendre des monuments commémoratifs de guerre, pour s’offrir une aventure sociale amusante et émouvante, riche en rebondissements. Honnête, Albert est sceptique, mais il finit par le rejoindre, Édouard et Louise, dans son plan.

La créativité d’Albert Dupontel électrise ses personnages tout en transformant leur douloureux récit en une parenthèse révérencieusement extravagante. Son style décomplexé peut offenser certaines âmes sensibles lorsqu’il aborde la Grande Guerre avec audace et gouaille. Or, Dupontel parvient à mélanger adroitement excès et retenue sans altérer cette ère tragique de notre passé. L’aspect fantaisiste de son oeuvre repose essentiellement dans l’état d’esprit de ses deux protagonistes principaux. Nahuel Pérez Biscayart et Albert Dupontel les incarnent avec amour et humour. Le premier se révèle comme un artiste extrêmement créatif et son apparence ne se dérobe jamais à sa nature gâtée et ingrate de l’homme abîmé qu’il est devenu. Biscayart réalise une profonde et indélébile performance, hors du comportement et du langage corporel (ici, l’absence de parole et le port d’un masque). Dupontel, quant à lui, tient le rôle le plus pénible de son oeuvre : un homme intègre qui imprègne son personnage d’une charmante infortune et d’une décence vive. La relation entre les deux individus qu’ils jouent, quelque peu inconvenante, prend tout son sens dans une période trouble, où la France d’après-guerre exploite ses morts au détriment des survivants esquintés.

S’il s’est concentré sur les rôles de ces deux hommes de guerre, Albert Dupontel n’oublie pas ceux de ses partenaires qu’ils défient, lui et Nahuel Pérez Biscayart, à coup d’excentricité. Face à eux, Laurent Lafitte prend un malin plaisir à se hisser dans la peau d’un lieutenant qui n’a aucune qualité rédemptrice. Lafitte ne fait pas tournoyer sa moustache, il est seulement un homme indigne qui fait de l’argent sur le dos des soldats tués et de leurs familles. Niels Arestrup préfère les subtilités du père d’Édouard Péricourt qu’il interprète à la cruauté du lieutenant Pradelle. Il se montre comme un homme sévère et sobre, oscillant entre l’indécence et la convenance, qui amuse les ingénieux Biscayart et Dupontel en quête d’une aventure singulière, mais absurdement touchante. La présence de la malicieuse Héloïse Balster donne au jeu de ses partenaires une atmosphère dépaysante, un voyage délicieux.

Avec audace, justesse et sobriété, Albert Dupontel montre à lui tout seul que le cinéma français peut se renouveler. Au revoir là-haut est une œuvre contemporaine façonnée par un Dupontel à l’imagination sans fin, respectant l’ouvrage de Pierre Lemaitre et le devoir de mémoire. Au-delà de cette oeuvre historique entreprenante et vaudevillesque, la manière dont la mort peut être identifiée résonne encore après le générique de fin. Que peut-on faire face à l’inutilité et à la méchanceté des actes humanitaires ? Terriblement marqués par des atrocités, les premiers êtres recourent à leur personnalité humaine sombre pour tirer profit de ceux qui ont péri et souffert durant la Grande Guerre. Les deuxièmes rejettent le vacarme de l’existence ordinaire, ne trouvant de sens que dans la création artistique et la liberté. Les autres retournent au travail tout en prenant soin des survivants et en subvenant à leur besoin. Albert Dupontel maintient une distance morale, n’approuvant ni ne condamnant le comportement de ses personnages qu’il explore, en particulier le sien. Il joue sur l’ambiguïté de l’homme droit qu’il représente et la façon subtile dont il le campe rend son oeuvre intéressante. Au revoir là-haut, mélange parfait d’aventure, d’humour, d’émotion et de tragédie, apparait comme un film sur la vie, éclairé par le spectre de la mort.

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