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A voix haute – La force de la parole, critique

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Prendre la parole devant un public n’est pas facile. Il faut faire preuve de courage. Il faut savoir saisir le risque de s’exposer au jugement et au regard des autres. Les orateurs mis en lumière par Ladj Ly et Stéphane De Freitas osent, alors que la société n’a pas jusque-là valorisé leur parole. Ces orateurs, des élèves de l’université de Saint-Denis, de différentes origines, décident de participer au concours Eloquencia et de s’y préparer grâce à des professionnels. Des artistes, des avocats et des slameurs vont essayer de leur enseigner le difficile exercice de la prise de parole en public…

Mettre en scène des élèves aux parcours chaotiques qui apprennent l’art de parler peut nous rendre sceptiques. Contre les idées reçues sur les facultés de seconde zone et sur les jeunes de banlieue, Ladj Ly et Stéphane De Freitas parviennent à nous convaincre en dévoilant leurs efforts et leurs déterminations à se dépasser. Entre constance et courage, travail et volonté, ces étudiants déjouent les pièges de la langue française et lui redonnent ses lettres de noblesse. L’émotion qu’ils produisent et les préjugés qu’ils s’affranchissent démontrent à quel point la confiance dans la performance collective est importante pour devenir le meilleur de soi-même et réussir sans envier l’autre. Au fil des échanges qu’ils ont avec leurs formateurs, ils forcent le respect, allant même jusqu’à susciter des espoirs parmi ceux qui proviennent de la classe ouvrière, des banlieues.

Aucun des seize élèves, des six professeurs spirituels et des trois invités d’honneur (Édouard Baer, Kery James, Leila Bekhti) ne devient narrateur. L’histoire est racontée simplement par le biais de nombreux cours de rhétorique et des points de vue de chacun. On parvient vite à se familiariser avec les orateurs et ceux qui les forment. Les pédagogues commencent par l’apprentissage de la gestion de la parole, de la respiration, des gestes à adopter, poursuivent avec une préparation assidue au concours jusque dans l’instant où leurs étudiants gagnent en assurance, puis culminent dans la compétition.

La préparation à ce concours et la compétition devraient mettre les élèves dans un état de stress permanent et faire monter les tensions entre les uns et les autres. Dans ce documentaire, ce n’est pas le cas. Ils réussissent à garder la tête froide. Avec éloquence, humour et sincérité, ils partagent leurs cultures ainsi que leurs différentes expériences de la vie sans animosité. Leur détermination solidaire à atteindre leurs objectifs transparait à l’écran, nous ouvrant la voie du dialogue constructif sur laquelle on devrait s’aventurer pour nous convaincre d’édifier des ponts avec autrui.

Au milieu de ces élèves se distingue Elhadj, un jeune homme au passé tragique, qui raconte qu’il a échappé à un incendie, lors d’un témoignage poignant. Il a été contraint de sauter du 6e étage de son immeuble avant d’errer dans les rues pendant des années. De sa malheureuse chute à son ascension dans le milieu universitaire, il doit son salut à la langue française qu’il considère comme l’une des armes les plus puissantes que l’on peut utiliser pour dessiner un avenir meilleur. S’il n’avait pas eu les bons mots au bon moment, sa vie aurait pu se révéler une expérience dramatique et frustrante.

Des scènes de cours animées par de formidables professeurs aux paroles habitées et vivantes qui pulsent à un rythme enivrant, les auteurs Ladj Ly et Stéphane De Freitas signent une oeuvre socialement indispensable. Loin des clichés véhiculés sur les banlieues, cette oeuvre chaleureuse, émouvante et pertinente nous fait découvrir des jeunes courageux qui usent de la force des mots pour se faire entendre, se faire respecter et retrouver l’estime de soi. Ly et De Freitas s’attardent sur chacun d’entre eux et sur leur évolution au fil de la préparation au concours pour nous montrer la façon dont ils sont prêts à tout pour explorer le verbe et forger leur destin. À l’issue du concours Eloquencia, et dans un climat où les opinions se radicalisent, on ressort de la séance revigorer par tant d’énergie et de finesse dans les propos. L’élite de la nation, les élus, les politiciens devraient visionner cette oeuvre tant elle démonte le socle de leurs convictions, de leurs idéologies absurdes.

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