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15 jours ailleurs, critique

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En regard du sentiment de gâchis et de honte qu’on peut ressentir quand on en est victime, le « burn-out » n’est pas seulement lié à l’univers du travail, mais aussi à soi-même. L’accepter tout autant que sa souffrance est la première étape de guérison, entrainant par la suite une importante remise en cause de ce qu’on est devenu au cœur d’un environnement happé par le modernisme. Exploser en plein vol peut-il se montrer comme une force en soi, une source d’inspiration pour retrouver le plaisir d’une existence simple et spontanée ?

Personne ne pouvait imaginer que l’un des trois frères, Didier Bourdon, aurait pu créer la surprise en se glissant dans la peau de Vincent, un cadre supérieur, au bout du rouleau. Une activité passionnante et prenante cadence quotidiennement l’existence ordonnée de Vincent, un salarié à la fois consciencieux et expérimenté, jusqu’à l’apparition d’une jeune manager dans son service. De cette femme ambitieuse qui attire la convoitise de collègues fiers à une charge de travail en évolution constante, en passant par l’exigence de patrons cyniques, Vincent s’effondre. S’ensuit une crise de nerfs qui le fait plonger sans qu’il s’en aperçoive dans une zone d’inconfort. Vole en éclat tout un tas de gestes et de propos inconsidérés à l’égard de pairs qui se sont autorisés à le trahir après des années collaboratives. Ses organes ne lui appartiennent plus. Cette crise qu’il subit de plein fouet le conduit par la suite dans les couloirs d’un hôpital psychiatrique, où une patiente, Hélène, victime de troubles psychotiques, se lie d’amitié avec lui. Dans le rôle d’Hélène, Judith Chemla crève l’écran par sa sensibilité, sa spontanéité et son effervescence devant un Didier Bourdon tout aussi désappointé qu’elle. La fragilité émotionnelle d’une jeune femme exubérante croise le savoir-faire d’un salarié perdu dans ses pensées et les deux écorchés vifs qu’ils incarnent ne déméritent pas. Bien au contraire, ils s’appréhendent, ils s’entraident, allant jusqu’à transgresser quelques règles de cet établissement à ciel ouvert pour témoigner de leur expérience chaotique et sublimer l’âme dans ce qu’elle a de plus authentique. Même un corps médical à bout, qui préfère la contention au dialogue pour compenser le manque de personnel, ne peut rien contre eux.

Le phénomène du « burn-out » et de ses troubles comportementaux prend ici une tournure alarmante si l’on replace les personnages de Didier Bourdon et de Judith Chemla au coeur d’une actualité récente et tragique. Et dans laquelle d’anciens salariés, au bout du rouleau, de La Poste, de France Télécom ou de Renault, ont tristement rendu leur dernier souffle d’espoir. Le « burn-out » est une maladie insidieuse et inquiétante qui emmène l’homme sur la route d’une certaine forme de mort sociale. Il concerne autant ceux qu’interprètent les acteurs principaux que n’importe lequel d’entre nous, de tous milieux, dont la vie exigeante bascule dans une autre réalité : celle du désarroi et du néant. Le résultat qui en découle aboutit souvent à la cause d’une immense détresse et d’une ingratitude de l’homme méticuleux. Or, le monde du travail dans lequel il évolue peut-il s’inscrire dans une mutation générale, induite par l’égocentrisme et le libéralisme qu’elle consolide et qui le déconnecte face à ses craintes et à ses interrogations ? Accuser le travail et son milieu social n’est-il pas un exutoire facile contre la responsabilité individuelle et collective qui appartient à l’homme de prendre des mesures nécessaires pour recouvrir une vie simple et spontanée ?

Récompensé au festival de Saint-Jean-de-Luz, en 2001, pour Fais-moi des vacances, Didier Bivel y répond. Il dévoile l’adhésion sans retenue de ses deux protagonistes à un système matérialiste avant d’être, à leur tour, emportés dans un tourbillon d’angoisse et de stress sans fin au quotidien. Du plus aguerri au plus fragile, l’homme de nos jours qu’ils représentent se moque sans en être vraiment conscient de son identité lorsqu’au nom du modernisme il renonce à ses idéaux. Le « burn-out » les unit et sonne comme le début d’une étrange rédemption, dont ils s’accommodent pour évacuer chacun leur ressentiment dans les aléas de la vie de l’autre. Et dont l’homme devrait observer dans celui d’autrui le reflet de son malaise pour compatir et dessiner le chemin de la guérison. Pourrait s’ouvrir, par la suite, la voie du dialogue social à l’aube d’archétypes nouveaux, provoqués par les enjeux novateurs du XXIe siècle.

Avec l’aide de comédiens justes et possibles, Didier Bivel signe avec finesse d’esprit une oeuvre bienfaisante. Il la traite sans dépression communicative ni émotion démesurées pour nous mettre en garde contre les limites d’un système matérialiste. Nul n’est à l’abri d’un « burn-out », surtout de notre temps, où la course à la performance et au dépassement de soi rythme la vie des diplômé(e)s dans la force de l’âge. Didier Bourdon finit par le comprendre. Le salarié qu’il joue est sans cesse dans l’attente, tenu par l’irrépressible besoin de satisfaire des exigences pragmatiques. Mais cela va sans dire que cette jeune génération qui se présente à lui meurt d’envie de l’égaler, s’appuyant sur d’innovantes méthodes de travail pour accroitre la compétitivité de l’entreprise en plein essor technologique. Et ce n’est qu’au côté d’une partenaire incomprise et sensible, Judith Chemla, qu’il redécouvre à quel point la spontanéité des sentiments peut simplifier les choses et éclairer bien des décisions. Ce souffle d’entraide devrait, espérons-le, nous être utile à repenser le pragmatisme et à croire en une nouvelle humanité responsable.

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